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Full text of "Ma soeur Henriette"

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in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/masoeurhenrietteOOrena 


MA 

SŒUR  HENRIETTE 


IL     A     ETE     TIRE     DE     CETTE     EDITION 

Cent  vingt-cinq  exemplaires  numérotes  sur  papier 
des  manufactures  impériales  du  Japon, 


Tous  droits  réservés. 


ERNEST   RENAN 


MA 

SŒUR  HENRIETTE 

AVEC     ILLUSTRA  T IONS 
D  "A  P  U  E  s 

HENRI     SC II  K  FIER     ET     ARY     RENAN 
Reproduites  par  l'héliogravure 


Cl  A  L  M  A  N  N     LEVY,     E  D  I T  E  U  R 

3,     RUI     AUBES,     3 

1  B95 


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F.  R  \  K  s  r     a  i:\vn 
ine  peinture  d'Henri  Schefle?    ifMfl 


Cet  opuscule  est  la  réimpression  textuelle  de 
la  plaquette  qu'Ernest  Renan  fit  imprimer  et 
tirer  à  cent  exemplaires,  en  septembre  t862s 
sous  le  titre  suivant  :  Henriette  Renais  ;  Souve- 
nir pour  ceux  qui  l'ont  connue.  On  y  relève, 
dès  les  premières  lignes,  In  phrase  suivante  : 
u  Ces  pages  ne  sont  pas  faites  pour  le  put  du- 
el ne  lui  senmt  pas  livrées.  » 

En   (883,  < In ns  la  préface  de  ses  Souvenirs 
d'Enfance  et  de  Jeunesse,  Ernesi  Renan  s'ex 
primait  ainsi  : 

«   La  personne   <pii   a    eu    la    plus    grande 
influence  sur  ma  vie,  je  veux  dire  ma  sœur  Hen 
riette,  n'occupe  ici  presque  aucune  place.   En 

a 


1  i 


septembre  1862,  un  an  après  la  mort  de  cette 
précieuse  amie,  j'écrivis,  pour  le  petit  nombre 
des  personnes  qui  l'avaient  connue,  un  opuscule 
consacré  à  son  souvenir.  Il  n'a  été  tiré  qu'à  cent 
exemplaires.  Ma  sœur  était  si  modeste,  elle 
avait  tant  d'aversion  pour  le  bruit  du  monde, 
que  j'aurais  cru  la  voir,  de  son  tombeau, 
m'adressant  des  reproches,  si  j'avais  livré  ces 
pages  cai  public.  Quelquefois,  j'ai  eu  l'idée  de 
les  joindre  à  ce  volume.  Puis,  j'ai  trouvé  qu'il 
y  aurait  en  cela  une  espèce  de  profanation. 
L'opuscule  sur  ma  sœur  a  été  lu  avec  sympathie 
par  quelques  personnes  animées  pour  elle  et 
pour  moi  d'un  sentiment  bienveillant.  Je  ne  dois 
pas  exposer  une  mémoire  qui  m'est  sainte  aux 
jugements  rogues  qui  font  partie  du  droit  qu'on 
acquiert  sur  un  livre  en  l'achetant.  Il  m'a  sem- 
blé qu'en  insérant  ces  pages  sur  ma  sœur  clans 
un  volume  livré  au  commerce,  je  ferais  aussi 
mal  que  si  j'exposais  son  portrait  dans  un  hôtel 


des  ventes.  Cet  opuscule  ne  sera  donc  réimprimé 
qu'après  ma  mort.  Peut-être  pourra-t-on  y 
joindre  alors  quelques  lettres  de  mon  amie,  dont 
je  ferai  moi-même  par  avance  le  choix.  » 

Enfin,  dans  un  codicille  à  son  testament,  en 
date  du  'i  novembre  1888,  Ernest  Renan  auto- 
risa la  présente  réimpression,  en  disant  :  «  Ma 
femme  réglera  le  mode  de  publicité  à  donner  à 
mon  petit  volume  de  souvenirs  sur  ma  sœur  Hen- 
riette. ))  L'i  présente  réimpression  fut,  en  effet, 
préparée  par  madame  Cornélie  Renan.  Le  choix 
des  lettres  d'Henriette  Renan  n'a  pas  été  fait 
par  son  frère.  Ces  lettres  ne  peuvent,  vu  leur 
nombre,  trouver  place  à  la  suite  de  cette  publi- 
cation, et  donneront  un  jour  lieu  à  une  publica- 
tion spéciale. 


HENRIETTE      li  I    \  \  v 
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MA 


SŒUR    HENRIETTE 


La  mémoire  des  hommes  n'est  qu'un 
imperceptible  trait  du  sillon  cpie  chacun 
<le  nous  laisse  au  sein  de  L'infini.  Elle  n'esl 
cependant  pas  chose  vaine.  La  conscience  de 
l'humanité  est  la  plus  haute  image  réfléchie  que 
nous  connaissions  de  la  conscience  totale  de 
L'univers.  L'estime  d'un  seul  homme  est  une 
partie  de  la  justice  absolue.  Aussi,  quoique 
les  belles  vies  n'aient  pas  besoin  d'un  autre 
souvenir  que  de  celui  de  Dieu,  on  a  toujours 


2  MA    SQEUIl    HENRIETTE. 

cherché  à  fixer  leur  image.  Je  serais  d'autant 
plus  coupable  de  ne  pas  rendre  ce  devoir  à 
ma  sœur  Henriette  que  seul  j'ai  pu  connaître 
les  trésors  de  cette  âme  élue.  Sa  timidité,  sa 
réserve,  cette  pensée  chez  elle  arrêtée  qu'une 
femme  doit  vivre  cachée,  étendirent  sur  ses 
rares  qualités  un  voile  que  bien  peu  sou- 
levèrent. Sa  vie  n'a  été  qu'une  suite  d'actes 
de  dévouement  destinés  à  rester  ignorés.  Je 
ne  trahirai  pas  son  secret;  ces  pages  ne  sont 
pas  faites  pour  le  public,  et  ne  lui  seront  pas 
livrées.  Mais  ceux  qui  ont  été  du  petit 
nombre  à  qui  elle  se  révéla  me  feraient  un 
reproche  si  je  ne  cherchais  à  mettre  par  ordre 
ce  qui  peut  compléter  leurs  souvenirs. 


Ma  sœur  Henriette  naquit  à  Tréguier  le 
22  juillet  1811.  Sa  mc  fut  de  bonne  heure 
attristée  et  remplie  d'austères  devoirs.  Elle 
ne  connut  jamais  d'autres  joies  que  celles  que 
donnent  la  vertu  et  les  affections  du  cœur. 
Elle  tenait  de  notre  père  une  disposition  mé- 
lancolique, qui  lui  laissait  peu  de  goût  poul- 
ies distractions  vulgaires  et  lui  inspirait  même 
une  certaine  disposition  à  fuir  le  monde  et 
ses  plaisirs.   Elle    n'avait  rien   de  la   nature 


4  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

vive,  gaie,  spirituelle  que  ma  mère  a  con- 
servée dans  sa  belle  et  forte  vieillesse.  Ses 
sentiments  religieux,  d'abord  renfermés  dans 
les  formules  du  catholicisme,  furent  toujours 
très  profonds.  Tréguier,  la  petite  ville  où 
nous  sommes  nés,  est  une  ancienne  ville  épi- 
scopale,  riche  en  poétiques  impressions.  Ce  fut 
une  de  ces  grandes  cités  monastiques,  à  la 
façon  galloise  et  irlandaise,  fondées  par  les 
émigrés  bretons  du  vie  siècle.  Elle  eut  pour 
père  un  abbé  Tuai  ou  Tugdual.  Quand 
Noménoé,  au  ixc  siècle,  voulant  fonder  une 
nationalité  bretonne,  transforma  en  évêchés 
tous  ces  grands  monastères  de  la  côte  du  Nord, 
le  Pabii-Taal,  ou  monastère  de  Saint-Tnal, 
fut  du  nombre.  Au  xvip  et  au  xvne  siècle, 
Tréguier  devint  un  centre  ecclésiastique  assez 
considérable  et  le  rendez-vous  d'une  petite 
noblesse  locale.  A  la  Révolution,  l'évèché  fut 
supprimé;   mais,   après  le  rétablissement  du 


M  »  i  Sl  l  \     \  v  i   \  I  i:    n   i:  i;  \  i  S  i     RENAN 

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MA    SOEUB    HENRIETTE.  5 

culte  catholique,  les  vastes  constructions  que 
la  ville  possédait  en  refirent  un  centre  ecclé- 
siastique, une  ville  de  couvents  et  d'établis- 
sements religieux.  La  vie  bourgeoise  s')  est 
peu  développée.  Les  rues,  sauf  une  ou  deux, 
son!  de  longues  allées  désertes,  formées  par 
des  liants  murs  de  couvents,  ou  par  d'an- 
ciennes maisons  canoniales,  entourées  de 
jardins.  Lu  air  général  de  distinction  perce 
partout,  et  donne  à  cette  pauvre  Aille  morte 
un  charme  que  n'ont  pas  les  villes  de  bour- 
geoisie, plus  vivantes  et  plus  riches,  qui  se 
sont  développées  dans  le  reste  du  pays. 

La  cathédrale  surtout,  très  bel  édifice  du 
\i\  siècle,  avec  se-  nefs  élevées,  ses  éton- 
nantes hardiesses  d'architecture,  son  joli  clo- 
cher, prodigieusement  élancé,  sa  vieille  tour  ro- 
mane, reste  d'un  édifice  plus  ancien,  semblait 
faite  exprès  pour  nourrir  de  hautes  pensées. 
Le  soir,  on  la  laissait  ouverte  fori  tard  aux 


6  MA    SŒUR    HENRIETTE, 

prières  des  personnes  pieuses;  éclairé  d'une 
seule  lampe,  rempli  de  cette  atmosphère 
humide  et  tiède  qu'entretiennent  les  vieux 
édifices,  l'énorme  vaisseau  vide  était  plein 
d'infini  et  de  terreurs.  Les  environs  de  la  ville 
sont  riches  en  belles  ou  étranges  légendes. 
A  un  quart  de  lieue  est  la  chapelle  élevée  près 
du  lieu  de  naissance  du  bon  avocat  saint  Yves, 
le  saint  des  Bretons  du  dernier  âge,  devenu 
dans  la  croyance  populaire  le  défenseur  des 
faibles,  le  grand  redresseur  de  torts;  près  de 
là,  sur  un  point  fort  élevé,  la  vieille  église  de 
Saint-Michel,  détruite  par  la  foudre.  On  nous 
y  menait  chaque  année  le  jeudi  saint.  C'est 
une  croyance  que  ce  jour-là  toutes  les  cloches, 
pendant  le  grand  silence  qui  leur  est  imposé, 
vont  à  Rome  demander  la  bénédiction  du 
pape.  Pour  les  voir  passer,  on  montait  sur  le 
tertre  couvert  de  ruines  ;  on  fermait  les  yeux 
et  on  les    voyait   traverser   l'air,  doucement 


M  v   S(*:l  u    ii  i  \  R  i  i:  n  E.  7 

inclinées,  laissant  flotter  mollemenl  derrière 

elles  leur  robe  de  dentelle,  celle-là  même 
qu'elles  portèrentle  jour  de  leur  baptême.  I  n 
peu  [)lu>  loin.  s'élève  la  petite  chapelle  des 
Cinq-Plaies,  dans  une  charmante  vallée;  de 
l'autre  côté  de  la  rivière,  près  d'une  ancienne 
Fontaine  sacrée,  Notre-Dame-du-Tromeur, 
pèlerinage  très  vénéré. 

Une  forte  disposition  pour  la  vie  intérieure 
lut  chez  ma  sœur  le  résultat  d'une  enfance 
passée  dans  ce  milieu  plein  de  poésie  et  de 
douce  tristesse.  Quelques  vieilles  religieuses, 
chassées  de  leur  couvent  par  la  Révolution  et 
devenues  maîtresses  d'école,  lui  apprirent  à 
lire  et  à  réciter  les  psaumes  en  latin.  Elle 
apprit  par  cœur  tout  ce  qu'on  chante  à  l'église; 
sa  réflexion  s'exerçant  plus  lard  sur  ces  vieux 
textes,  qu'elle  comparait  au  français  et  à 
l'italien,  l'avait  amenée  à  savoir  beaucoup  de 
latin,  quoiqu'elle  ne  l'eût  pas  régulièrement 


8  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

appris.  Son  éducation,  néanmoins,  serait 
restée  forcément  très  incomplète,  sans  une 
heureuse  fortune  qui  lui  donna  une  institu- 
trice supérieure  à  toutes  celles  que  le  pays 
avait  eues  jusque-là.  Les  familles  nobles  de 
Tréguier  étaient  revenues  de  l'émigration 
complètement  ruinées.  Une  demoiselle  appar- 
tenant à  Tune  de  ces  familles,  dont  l'éducation 
s'était  faite  en  Angleterre,  se  mit  à  donner 
des  leçons.  C'était  une  personne  distinguée 
par  le  goût  et  les  manières;  elle  laissa  chez 
ma  sœur  une  trace  profonde  et  un  souvenir 
qui  ne  s'effaça  point. 

Les  malheurs  dont  elle  fut  de  bonne  heure 
entourée  augmentèrent  cette  tendance  à  la 
concentration  qui  était  innée  chez  elle.  Notre 
grand-père,  par  le  côté  paternel,  appartenait 
à  une  sorte  de  clan  de  marins  et  de  paysans 
qui  peuple  tout  le  pays  de  Goëlo.  Il  fit  une 
petite  fortune  avec  sa  barque  et  vint  s'établir 


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MA    SCEUB    HENRIETTE.  9 

à  Tréguier.  Notre  père  servit  sur  les  flottes  de 
la  République.  Après  les  désastres  maritimes 
du  temps,  il  commanda  des  navires  pour  son 
compte,  et  se  laissa  peu  à  peu  entraîner  à  un 
commerce  considérable.  Ce  fut  une  grande 
faute.  Complètement  inhabile  aux  affaires, 
simple  et  incapable  de  calcul,  sans  cesse  arrêté 
par  cette  timidité  qui  fait  du  marin  un  véri- 
table enfant  dans  la  pratique  de  la  vie,  il  vit 
la  petite  fortune  qu'il  tenait  de  sa  famille  se 
fondre  peu  à  peu  dans  un  gouffre  qu'il  ne 
mesurait  pas.  Les  événements  de  i8l5  ame- 
nèrent (\v>  criso  commerciales  qui  lui  furent 
fatales.  Sa  nature  sentimentale  et  faible  ne 
tenait  pas  contre  ces  épreuves;  il  retirait  peu 
à  peu  son  enjeu  de  la  vie.  Ma  sœur  assista 
heure  par  heure  aux  ravages  que  l'inquiétude 
el  le  malheur  exerçaient  sur  cette  aine  douce 
et  bonne,  éirarée  dans  un  genre  d'occupations 
qui  n'était   pas  le  sien.   Elle  acquit  dan 


10  "VIA    SOEUR    HENRIETTE. 

rudes  expériences  mie  précoce  maturité.  Des 
l'âge  de  douze  ans,  c'était  une  personne  sé- 
rieuse, fatiguée  de  soucis,  obsédée  de  pensées 
graves  et  de  sombres  pressentiments. 

Au  retour  d'un  de  ses  longs  voyages  dans 
nos  mers  froides  et  tristes,  mon  père  eut  un 
dernier  rayon  de  joie  :  je  naquis  en  fé- 
vrier 1823.  La  venue  de  ce  petit  frère  fut  pour 
ma  sœur  une  grande  consolation.  Elle  s'atta- 
cha à  moi  de  toute  la  force  d'un  cœur  timide 
et  tendre,  qui  a  besoin  d'aimer.  Je  me  rappelle 
encore  les  petites  tyrannies  que  j'exerçais  sur 
elle,  et  contre  lesquelles  elle  ne  se  révolta 
jamais.  Quand  elle  sortait  parée  pour  aller 
aux  réunions  des  jeunes  demoiselles  de  son 
âge,  je  m'attachais  à  sa  robe,  je  la  suppliais 
de  revenir;  alors  elle  rentrait,  tirait  ses  habits 
de  fête  et  restait  avec  moi.  Un  jour,  par  plai- 
santerie, elle  me  menaça,  si  je  n'étais  point 
sage,  de  mourir;  et  elle  fit  la  morte,  en  effet, 


If  A    SOEUB    DES  un:  i  ri:.  ir 

sur  un  fauteuil.  L'horreur  que  me  causa 
l'immobilité  feinte  de  mon  amie  est  peut-être 
l'impression  la  plus  forte  que  j'aie  éprouvée, 
le  sort  n'ayant  pas  voulu  que  j'aie  assisté  à 
son  dernier  soupir.  Hors  de  moi.  je  m'élan- 
çai et  lui  fis  au  bras  une  terrible  morsure. 
Elle  poussa  un  cri  (pie  j'entends  encore.  Aux 
reproches  que  l'on  m'adressait,  je  ne  sa\ni>  ré- 
pondre qu'une  seule  chose  :  «  Pourquoi  donc 
étais-tu  morte?  Est-ce  que  tu  mourras  encore?» 
En  juillet  1828,  les  malheurs  de  notre  père 
aboutirent  à  une  affreuse  catastrophe.  In 
jour,  son  navire  venant  de  Saint-Malo  rentra 
au  port  de  Tréguier  sans  lui.  Les  hommes  de 
l'équipage,  interrogés,  déclarèrent  que  depuis 
plusieurs  jours  ils  ne  l'avaient  plus  revu.  In 
mois  entier  ma  mère  le  chercha  avec  d'inex- 
primables angoisses  ;  enlin  elle  apprit  qu'un 
cadavre  avait  été  trouvé  sur  la  côte  d'Erqui, 
village   situé  entre  Saint-lhieuc  et  le  cap  Kré- 


12  MA    SŒUR    HENRIETTE. 

bel.  Il  fut  constaté  que  c'était  celui  de  notre 
père.  Quelle  fut  la  cause  de  sa  mort?  Fut-il 
surpris  par  un  de  ces  accidents  si  communs 
dans  la  vie  de  l'homme  de  mer?  S'oublia-t-il 
dans  un  de  ces  longs  rêves  d'infini  qui,  chez 
les  races  bretonnes,  confinent  au  sommeil  sans 
fin?  Crut-il  avoir  mérité  le  repos?  Trouvant 
qu'il  avait  assez  lutté,  s'assit-il  sur  le  rocher 
en  disant  :  «  Celle-ci  sera  la  pierre  de  mon 
repos  pour  l'éternité  ;  ici  je  reposerai,  car  je 
l'ai  choisie?  »  Nous  ne  le  savons  pas.  On  le 
déposa  dans  le  sable,  où  deux  fois  par  jour 
les  flots  viennent  le  visiter;  je  n'ai  pas  encore 
pu  élever  là  une  pierre  pour  dire  au  passant 
ce  que  je  lui  dois.  La  douleur  de  ma  sœur  fut 
profonde.  Elle  tenait  sa  nature  de  notre  père; 
elle  l'aimait  tendrement.  Chaque  fois  qu'elle 
en  parlait,  c'était  avec  larmes.  Elle  était  per- 
suadée que  son  àme  si  éprouvée  fut  toujours 
juste  et  pure  aux  yeux  de  Dieu. 


FLECHI      Kl      l.  \     CATHÉDRALE     DE      I  I,  l  (.  I    l  l   H 


m   l  i    i  :i  i  ;il       Kl     3JAfl(J?fHTA3     /  .1      lu      l  n 


II 


A  partir  de  ce  moment,  notre  étal  fui  la 
pauvreté.  Mon  frère,  qui  avait  dix-neuf  ans, 
partit  pour  Paris  et  commença  dès  lois  cette 
vie  de  travail  et  de  constante  application  qui 
ne  devait  pas  avoir  toute  sa  récompense.  Nous 
quittâmes  Tréguier,  dont  le  séjour  avait  pour 
nous  trop  de  tristesse,  el  oous  allâmes  habiter 
Lannion,  où  ma  mère  avait  sa  famille.  Ma 
sœur  avait  dix-sept  ans.  Sa  foi  était  toujours 
vive,  et  plus  d'une  fois  la  pensée  d'embrasseï 


lk  MA    SŒUR    HENRIETTE. 

la  vie  religieuse  avait  fortement  préoccupé  son 
esprit.  Le  soir,  en  hiver,  elle  m'amenait  à 
l'église  sous  son  manteau;  c'était  pour  moi 
une  grande  joie  de  fouler  la  neige  ainsi  abrité 
de  toutes  parts.  Sans  moi,  elle  eût  sans  con- 
tredit adopté  un  état  cpii,  vu  son  instruc- 
tion, ses  dispositions  pieuses,  son  manque  de 
fortune  et  les  coutumes  du  pays,  semblait 
pour  elle  tout  à  fait  indiqué.  C'était  surtout 
vers  le  couvent  de  Sainte-Anne,  à  Lannion, 
ioignant  le  soin  des  malades  à  l'éducation  des 

.1       D 

demoiselles,  que  se  tournaient  ses  désirs. 
Hélas  !  peut-être,  si  elle  eût  suivi  cette  pensée, 
eût-elle  mieux  travaillé  pour  son  repos  !  Mais 
elle  était  trop  bonne  fdle  et  trop  tendre  sœur 
pour  préférer  son  repos  à  ses  devoirs,  même 
quand  des  préjugés  religieux  qu'elle  parta- 
geait encore  devaient  la  rassurer.  Dès  lors, 
elle  s'envisageait  comme  chargée  de  mon  ave- 
nir. Un  jour,  trouvant  mes  mouvements  cm- 


MA     SOEUR    HENRIETTE.  l5 

barrasses,  clic  vit  que  je  cherchais  timidement 
à  dissimuler  le  défaut  d'un  vêtement  usé.  Elle 

pleura:  la  vue  de  ce  pauvre  enfant  destine''  à 
la  misère,  avec  d'autres  instincts,  lui  -erra  le 
cœur.  Elle  résolut  d'accepter  le  combat  de  la 
vie,  et  -imposa  la  tâche  de  combler  à  elle 
seule  l'abîme  que  la  mauvaise  fortune  de  notre 
père  avait  creusé  devant  nous. 

Le  travail  manuel  d'une  jeune  bile  était 
pour  cela  tout  à  lait  insuffisant.  La  carrière 
qu'elle  embrassa  fut  la  plus  amère  de  toutes. 
Il  fut  résolu  que  nous  retournerion>  à  Tré- 
guier  et  qu'elley  exercerait  les  fonction>  d'in- 
stitutrice. De  toutes  les  conditions  qu'une  per- 
sonne bien  élevée  et  -.m-  fortune  peut  choisir, 
l'éducation  des  femmes  dans  une  petite  ville 
de  province  est  sans  contredit  celle  qui  de- 
mande le  plus  de  courage.  On  était  aux  pre- 
miers temps  qui  suivirent  la  révolution  de 
i83o.  Ce  lut  pour  ce-  provinces  écartées  un 


iG  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

moment  do  crise  fâcheuse.  La  noblesse,  sous 
la  Restauration,  voyant  son  privilège  incon- 
testé, avait  pris  franchement  part  au  mouve- 
ment du  monde.  Maintenant,  se  croyant  hu- 
miliée, elle  se  vengeait  en  se  retirant  dans  un 
cercle  étroit  et  en  appauvrissant  le  dévelop- 
pement général  de  la  société.  Toutes  les  fa- 
milles légitimistes  affectaient  de  ne  confier 
leurs  enfants  qu'à  des  communautés  reli- 
gieuses. Les  familles  bourgeoises,  pour  suivre 
la  mode  et  faire  comme  les  gens  de  qualité, 
adoptèrent  bientôt  le  même  usage.  Incapable 
de  descendre  à  ces  moyens  d'habileté  vulgaire 
sans  lesquels  il  est  presque  impossible  que  les 
maisons  d'éducation  privée  réussissent,  ma 
sœur,  avec  sa  rare  distinction,  son  profond 
sérieux,  son  instruction  solide,  voyait  sa 
pauvre  petite  école  abandonnée.  Sa  modestie, 
sa  réserve,  le  ton  exquis  qu'elle  portait  en 
toute  chose,  étaient  ici  des  raisons  d'insuccès. 


M  A    S  CE  l  R    HE  N  R  I  E  TTK.  17 

Aux  prises  avec  des  susceptibilités  mesquines, 

obligée  de  compter  avec  les  plus  sottes  pi  ('ten- 
tions, cette  noble  et  grande  âme  s'usait,  dans 
une  lutte  sans  issue  contre  une  société  abaissée, 
à  laquelle  la  Révolution  avait  enlevé  les  meil- 
leurs éléments  qu'elle  possédait  autrefois,  sans 
lui  porter  encore  aucun  de  >e>  bienfaits. 

Quelques  personnes  supérieures  aux  peti- 
tesses du  pays  savaient  l'apprécier.  Un  lion  une 
fort  intelligent  et  dégagé  des  préjugés  qui 
régnent  sans  contrepoids  dans  les  villes  de 
province,  depuis  que  l'aristocratie  a  disparu 
ou  s'est  par  réaction  faussée  et  abêtie,  conçu! 
pour  elle  un  sentiment  1res  élevé.  Ma  sœur, 
malgré  une  marque  de  naissance  à  laquelle  il 
fallait  quelque  temps  pour  s'habituer,  avait, 
à  cet  âge,  un  charme  extrême.  Les  personnes 
qui  ne  l'ont  connue  que  tard  et  fatiguée  par 
un  climat  rigoureux,  ne  peuvenl  se  figurer  ce 
que  -e-  traits  avaient  alors  de  délicatesse  et  de 

3 


18  MA    SOEUB    HENRIETTE. 

langueur.  Ses  yeux  étaient  d'une  rare  douceur , 

D  J 

sa  main  était  la  plus  fine  et  la  plus  ravissante 
qui  se  pût  voir.  Des  propositions  furent  faites  ; 
des  conditions  discrètement  indiquées.  Ces  con- 
ditions auraient  eu  pour  effet  de  la  détacher  en 
quelque  sorte  des  siens,  pour  lesquels  on  sup- 
posait qu'elle  avait  assez  travaillé.  Elle  refusa, 
quoique  la  netteté  et  la  justesse  de  son  esprit 
lui  inspirassent  un  vrai  penchant  pour  des 
qualités  toutes  semblables  qu'elle  rencontrait. 
Elle  préféra  la  pauvreté  à  la  richesse  non 
partagée  avec  sa  famille.  Sa  situation  cepen- 
dant devenait  de  plus  en  plus  pénible.  Les 
salaires  qui  lui  eussent  été  dus  étaient  si  ir- 
régulièrement payés  que  par  moments  nous 
regrettions  d'avoir  quitté  Lannion,  où  nous 
avions  trouvé  plus  de  dévouement  et  de  sym- 
pathie. 

Elle  résolut  alors  de  boire  le  calice  jusqu'à 
la  lie  (i83j).  Une  amie  de  notre  famille,  qui 


MA     SOCUB     HENRIETTE.  Itj 

lit  ncis  cette  époque  le  voyage  de  Paris,  lui 
parla  d'une  place  de  sous-maitresse  dans  une 
petite  institution  de  demoiselles.  La  pauvre 
fille  accepta.  Elle  partit  à  vingt-quatre  ans, 
sans  protection,  sans  conseils,  pour  un  monde 
qu'elle  ignorait  et  qui  lui  réservai!  un  appren- 
tissage cruel. 

Ses  débuts  à  Paris  furent  horribles.  Ce 
monde  de  froideur,  de  sécheresse  et  de  char- 
latanisme, ce  désert  où  elle  ne  comptait  pas 
une  personne  amie,  la  désespéra.  Le  profond 
attachement  que  nous  autres  Bretons  portons 
au  sol,  aux  habitudes,  à  la  vie  de  famille,  se 
réveilla  avec  une  déchirante  vivacité.  Perdue 
dans  un  océan  où  sa  modestie  la  faisait  mé- 
connaître, empêchée  par  sa  réserve  extrême 
de  contracter  ces  bonnes  liaisons  qui  conso- 
lent et  soutiennent  quand  elles  ne  servent  pas, 
elle  tomba  dans  une  Dostalgie  profonde  qui 
compromit   sa  >;mté.  Ce  qu'il   y  a  de  cruel 


20  MA    SCEUR    HENRIETTE. 

pour  ie  Breton  dans  ce  premier  moment  de 
transplantation,  c'est  qu'il  se  croit  abandonné 
de  Dieu  comme  des  hommes.  Le  ciel  se  voile 
pour  lui.  Sa  douce  foi  dans  la  moralité  géné- 
rale du  monde,  son  tranquille  optimisme  est 
ébranlé.  Il  se  croit  jeté  du  paradis  dans  un 
enfer  de  glaciale  indifférence;  la  voix  du  bien 
et  du  beau  lui  paraît  devenue  sans  timbre  ;  il 
s'écrie  volontiers  :  «  Comment  chanter  le 
cantique  du  Seigneur  sur  la  terre  étran- 
gère! »  Pour  comble  de  malheur,  les  pre- 
mières maisons  où  le  sort  la  conduisit  n'étaient 
pas  dignes  d'elle.  Qu'on  se  figure  une  tendre 
jeune  fille,  n'ayant  jamais  quitté  sa  pieuse 
petite  ville,  sa  mère,  ses  amies,  jetée  tout  à 
coup  dans  un  de  ces  pensionnats  frivoles  où 
ses  idées  sérieuses  sont  à  chaque  moment 
blessées,  où  elle  ne  trouve  chez  les  directrices 
que  légèreté,  insouciance,  sordide  intérêt. 
Elle  avait  gardé  de  cette  première  expérience 


M  1    S  CEI    i;    BEN  Kl  ETTE.  ui 

des  jugements  fort  sévères  contre  les  maisons 
d'éducation  de  femmes  à  Paris.  \  incl  fois 
elle  fut  sur  le  point  de  repartir:  il  fallut  son 
invincible  courage  pour  rester. 

Peu  à  peu,  cependant,  elle  fut  appréciée. 
La  direction  de-  études  d'une  maison  d'édu- 
cation, cette  fois  très  honnête,  lui  fui  confiée; 
mais  les  obstacles  qu'elle  trouva  pour  la  réali- 
sation de  ses  vues  dans  le-  petitesses  insépa- 
rables d'établissements  privés,  presque  tou- 
jours soutenus  par  leurs  propriétaires  eu  vue 
de  gains  chétifs,  l'empêchèrent  de  jamais 
prendre  beaucoup  de  goûl  à  ce  genre  d'ensei 
gnement.  Elle  travaillait  seize  heures  par  jour. 
Toutes  les  épreuves  publiques  imposées  par 
les  règlements,  elle  les  subit.  Ce  travail  n'eut 
pas  sur  elle  l'effet  qu'il  aurait  eu  sur  une 
nature  médiocre.  Au  lieu  de  l'éteindre,  il  la 
fortifia,  et  amena  chez  elle  un  grand  dévelop- 
pement   d'idées.    Son    instruction,   déjà    très 


S9  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

étendue,  devint  exceptionnelle.  Elle  étudia 
les  travaux  de  l'école  historique  moderne,  et 
il  me  suffit  plus  tard  de  quelques  mots  pour 
lui  donner  le  sens  de  la  plus  fine  critique.  Du 
même  coup  ses  idées  religieuses  se  modifiè- 
rent. Elle  vit  par  l'histoire  l'insuffisance  de 
tout  dogme  particulier;  mais  le  fond  religieux 
qui  était  en  elle  par  le  don  de  la  nature  et 
par  le  fait  de  l'éducation  première  était  trop 
solide  pour  être  ébranlé.  Tout  ce  développe- 
ment, qui  eût  pu  être  dangereux  chez  une 
autre  femme,  fut  ici  sans  venin;  car  elle  le 
garda  pour  elle  seule.  La  culture  de  l'esprit 
avait  à  ses  yeux  une  valeur  intrinsèque  et 
absolue  ;  elle  ne  songea  jamais  à  en  tirer  une 
satisfaction  de  vanité. 

Ce  fut  en  i838  qu'elle  me  fit  venir  à  Paris. 
Elevé  à  Tréguier,  par  d'excellents  prêtres  qui 
y  dirigeaient  une  sorte  de  petit  séminaire, 
j'annonçai  de  très  bonne  heure  des  clisposi- 


ma    S0EI  R    ii  i  \  i;  i  i  i  ri-:.  a3 

lions  pour  l'étal  ecclésiastique.  Les  succès  de 
collège  que  j'obtenais  enchantaient  ma  sœur 
(|ui  en  fit  part  à  un  homme  bon  et  distingué, 
médecin  de  la  maison  d'éducation  où  elle 
était,  et  catholique  très  zélé,  le  docteur 
Descurèt,  l'auteur  delà  Médecine  des  passions. 
M.  Descurèt  parla  à  M.  Dupanloup,  qui 
alors  dirigeait  d'une  façon  si  brillante  le  petit 
séminaire  Saint-Nicolas-du-Chardonnet,  de 
l'acquisition  possible  d'un  bon  élève,  et  revint 
annoncer  à  ma  sœur  qu'une  bourse  au  petit 
séminaire  m'était  offerte.  J'avais  quinze  ans 
et  demi.  Ma  sœur,  dont  les  croyances  catho- 
liques commençaient  à  s'ébranler,  voyait  déjà 
avec  quelque  regret  la  direction  toute  cléricale 
de  mon  éducation.  Mais  elle  savait  le  respect 
que  mérite  la  foi  d'un  enfant.  Jamais  elle  ne 
me  dit  un  mot  pour  me  détourner  d'une  ligne 
que  je  suivais  en  toute  spontanéité.  Elle  venait 

me    voir  chaque   semaine;  elle  portail  encore 


24  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

le  simple  chàle  de  laine  verte  qui  en  Bretagne 
avait  abrité  sa  fière  pauvreté.  C'était  la  même 
jeune  fille  aimante  et  douce,  mais  avec  un 
degré  de  fermeté  et  de  raison  que  les  épreuves 
de  la  vie  et  de  fortes  études  y  avaient  ajouté. 
La  carrière  de  l'éducation  est  si  ingrate 
pour  les  femmes,  qu'au  bout  de  cinq  années 
passées  à  Paris,  après  plusieurs  maladies  con- 
tractées par  l'excès  du  travail,  ma  sœur  était 
loin  encore  de  suffire  aux  charges  qu'elle 
s'était  imposées,  il  est  vrai  qu'elle  les  avait 
conçues  d'une  façon  qui  eût  découragé  toute 
autre  qu'elle.  Notre  père  avait  laissé  un  passif 
qui  dépassait  de  beaucoup  la  valeur  de  notre 
maison  paternelle,  la  seule  propriété  qui  nous 
restât.  Mais  notre  mère  était  si  aimée  et  toutes 
les  affaires  se  traitaient  encore  en  ce  bon  pays 
d'une  manière  si  patriarcale  qu'aucun  créan- 
cier ne  songea  à  presser  une  solution.  11  fut 

lierait  la  maison, 


MA   SOEUR   HENRIETTE.  a5 

payerait  ce  qu'elle  pourrait  et  quand  elle 
pourrait.  Ma  sœur  ne  voulait  entendre  parler 
de  repos  que  quand  tout  ce  lourd  passé  serait 
liquidé.  C'est  ainsi  qu'elle  fut  amenée  à 
écouter  des  propositions  qui  lui  furent  faites 
en  i84o  pour  une  éducation  particulière  en 
Pologne.  Il  s'agissait  de  s'expatrier  pour  des 
années  et  d'accepter  la  plus  rude  des  sujétions. 
Mais  elle  avait  fait  un  bien  plus  grand  effort 
quand  elle  quitta  la  Bretagne  pour  se  lancer 
dans  le  vaste  monde.  Elle  partit  en  jan- 
vier l84lj  traversa  la  Foret-Noire  et  toute 
l'Allemagne  du  Sud  couverte  de  neige,  rejoi- 
gnit à  \  ienne  la  famille  à  laquelle  elle  s'était 
attachée,  puis,  franchissant  les  Carpathes, 
arriva  au  château  de  Clemensow,  sur  les 
bords  du  Bug,  triste  demeure  où  elle  devait, 
durant  dix  années,  apprendre  combien  l'exil 
est  amer,  même  quand  on  a  pour  le  soutenir 
un  mot  il  élevé. 


20  MA    SŒUR    HENRIETTE. 

Cette  fois,  du  moins,  le  sort  lui  réserva  une 
compensation  pour  tant  d'autres  injustices, 
en  la  plaçant  dans  une  famille  que  je  puis 
bien  désigner,  puisque  à  son  illustration  histo- 
rique elle  vient  d'ajouter  une  gloire  contem- 
poraine qui  met  son  nom  sur  toutes  les  bou- 
ches ;  ce  fut  la  famille  du  comte  André 
Zamoyski.  L'amour  avec  lequel  elle  embrassa 
ses  fonctions,  l'affection  qu'elle  conçut  pour 
ses  trois  élèves,  le  bonheur  de  voir  ses  efforts 
fructifier,  en  particulier  dans  celle  qui,  par 
son  âge,  fut  appelée  à  recevoir  le  plus  long- 
temps ses  leçons,  madame  la  princesse  Cécile 
Lubomirska,  la  rare  estime  qu'elle  obtint  de 
toute  cette  noble  famille,  qui,  après  son 
retour  en  France,  ne  cessa  point  de  recourir  à 
ses  lumières  et  à  ses  conseils,  l'affinité  qu'il  y 
avait,  par  le  sérieux  et  la  droiture,  entre  son 
caractère  et  celui  de  la  maison  où  elle  vivait, 
lui  firent  oublier  les  tristesses  inséparables  de 


M  v    s<*;r  u    il  i   \  i;  i  i    r  te.  27 

ces  sortes  de  positions  et  les  rigueurs  d'un 
climat  très  contraire  à  son  tempérament.  Elle 
s'attacha  à  la  Pologne  et  conçut  en  parti- 
culier beaucoup  d'estime  pour  le  paysan 
polonais,  en  qui  elle  voyait  une  créature 
bonne,  pleine  de  haut-  instincts  religieux, 
rappelanl  le  paysan  breton,  mais  avec  moins 
d'énergie. 

Les  voyages  qu'elle  fit  en  Allemagne  et  en 
Italie  achevèrent  de  mûrir  ses  idées.  Elle 
résida  à  plusieurs  reprises  à  Varsovie,  à 
Vienne,  à  Dresde.  Venise  et  Florence  lui  cau- 
sèrent un  vrai  enchantement.  Mais  ce  fut 
Home  surtout  qui  l'attacha.  Cette  ville,  si 
profondément  inspiratrice  l'amena  à  conce 
voir  avec  beaucoup  de  sérénité  la  séparation 
que  tout  esprit  philosophique  est  obligé  de 
faire  entre  le  fond  de  la  religion  et  ses  formes 
particulières.  Elle  aimait  à  l'appeler,  avec 
lord  IU ion,  chère  cité  de  l'âme;  comme  tous 


28  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

les  étrangers  qui  y  ont  résidé,  elle  était  même 
devenue  indulgente  pour  ce  que  l'établisse- 
ment moderne  de  la  papauté  entraîne  de 
détails  niais  et  puérils. 


III 


En  iS.^ô.  je  quittai   le    séminaire    Saint- 

Sulpice.  Grâce  à  l'esprit  sérieux  et  libéral  qui 
préside  à  la  direction  de  cet  établissement, 
j'avais  poussé  très  loin  mes  études  philologi- 
ques; mes  opinion-  religieuses  s'en  trouvèrent 
fort  ébranlées.  Henriette  fui  encore  ici  mon 
appui.  Elle  m'avait  devancé  dans  la  voie;  ses 
croyances  catholiques  avaient  complètement 
disparu;  mais  elle  s'était  toujours  gardée 
d'exercer  sur  moi  aucune  influence  à  ce  sujet. 


3o  MA    SOEUIl    HENRIETTE. 

Quand  je  lui  fis  part  des  doutes  qui  me  tour- 
mentaient et  qui  me  faisaient  un  devoir  de 
quitter  une  carrière  où  la  foi  absolue  est  re- 
quise, elle  fut  ravie,  et  m'offrit  de  me  faciliter 
ce  difficile  passage.  J'entrais  clans  la  vie  à  près 
de  vingt-trois  ans,  vieux  de  pensée,  mais  aussi 
novice,  aussi  ignorant  du  monde  qu'il  est  pos- 
sible de  l'être.  A  la  lettre,  je  ne  connaissais 
personne;  l'avance  la  plus  simple  que  possède 
un  jeune  liomme  de  quinze  ans  me  manquait. 
Je  n'étais  même  pas  bacbelier  es  lettres.  Il  fut 
convenu  que  je  clierclierais  dans  les  pensions 
de  Paris  une  occupation  qui  me  mit  au  pair, 
comme  l'on  dit,  c'est-à-dire  me  donnât  la 
table  et  le  logement,  en  me  laissant  beaucoup 
de  temps  pour  le  travail.  Douze  cents  francs 
qu'elle  me  remit  devaient  me  permettre  d'at- 
tendre et  suppléer  à  ce  qu'une  telle  position 
pouvait  d'abord  avoir  d'insuffisant.  Ces  douze 
cents  francs  ont  été  la  pierre  angulaire  de  ma 


MA    SOBUB    HENRIETTE.  -5i 

vie.  Je  ne  les  ai  jamais  épuisés;   mais  ils  me 

donnèrent  la  tranquillité  d'esprit  nécessaire 
pour  penser  à  mon  aise  et  nie  dispensèrent 
de  me  surcharger  d'une  besogne  qui  m'eut 
étouffé.  Ses  lettres  exquises  furent,  à  ce  mo- 
ment décisif  de  ma  vie,  ma  consolation  et  mon 
soutien. 

Pendant  que  je  luttais  contre  des  difficultés 
aggravées  par  ma  totale  inexpérience  du 
monde,  sa  santé  souffrait  de  rudes  atteintes 
par  suite  de  la  rigueur  dv^  hivers  en  Pologne. 
{  ne  affection  chronique  du  larynx  se  déve- 
loppa et  prit,  en  i85o,  assez  de  gravité  peur 
que  son  retour  fût  jugé  nécessaire.  Sa  tâche, 
d'ailleurs,  était  accomplie;  les  dettes  de  notre 
père  étaient  complètement  éteintes,  l«i-  [)<'tii<^ 
propriétés  qu'il  nous  avait  laissées  se  trou- 
vaient, dégagées  de  toute  charge,  entre  les 
mains  de  notre  mère;  mon  frère  axait  con 
(jiiis  par  son  travail  une  position  qui  promet 


3^  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

tait  de  devenir  la  richesse.  La  pensée  nous 
vint  de  nous  réunir.  En  septembre  i85o,  j'al- 
lai la  rejoindre  à  Berlin.  Ces  dix  années  d'exil 
l'avaient  toute  transformée.  Les  rides  de  la 
vieillesse  s'étaient  prématurément  imprimées 
sur  son  front  ;  du  charme  qu'elle  avait  encore 
quand  elle  me  dit  adieu  dans  le  parloir  du 
séminaire  Saint-Nicolas,  il  ne  lui  restait  que 
l'expression  délicieuse  de  son  ineffable  bonté. 
Alors  commencèrent  pour  nous  ces  douces 
années  dont  le  souvenir  m'arrache  des  larmes. 
Nous  prîmes  un  petit  appartement  au  fond 
d'un  jardin,  près  du  Val-de-Gràce.  Notre  so- 
litude y  fut  absolue.  Elle  n'avait  pas  de  rela- 
tions et  ne  chercha  guère  à  en  former.  Nos 
fenêtres  donnaient  sur  le  jardin  des  Carmé- 
lites de  la  rue  d'Enfer.  La  vie  de  ces  recluses, 
pendant  les  longues  heures  que  je  passais  à  la 
Bibliothèque,  réglait  en  quelque  sorte  la  sienne 
et  faisait  son  unique  distraction.  Son  respect 


M  V     SŒUR    HENRIETTE.  33 

pour  mon  travail  était  extrême.  Je  l'ai  vue,  le 
soir,  durant  des  heures  à  côté  de  moi,  respirant 
à  peine  pour  ne  pas  m'interrompre:  elle  vou- 
lait cependant  me  voir,  et  toujours  la  porte 
qui  séparait  nos  deux  chambres  était  ouverte. 
Son  amour  était  arrivé  à  quelque  chose  de  si 
discret  et  de  si  mûr  que  la  communion  secrète 
de  nos  pensées  lui  suffisait.  Elle,  si  exigeante 
de  cœur,  si  jalouse,  se  contentait  de  quelques 
minutes  par  jour  pourvu  qu'elle  fût  assurée 
d'être  seule  aimée.  Grâce  à  sa  rigoureuse  éco- 
nomie, elle  me  fit.  avec  des  ressources  singu- 
lièrement  limitées,  une  maison  où  rien  ne 
manqua  jamais,  et  qui  même  avait  son  charme 
austère.  Nos  pensées  étaient  si  parfaitement  à 
l'unisson  que  nous  avions  à  peine  besoin  de 
nous  les  communiquer.  Nos  vues  générales  sur 
Le  monde  et  sur  Dieu  étaient  identiques.  Il 
n'\  avait  nuance  si  délicate  dans  les  théories 
que  je  mûrissais  à  cette  époque  qu'elle  ne  coin- 


3/,  MA    SOEUIl    HENRIETTE. 

prit.  Sur  beaucoup  de  points  d'histoire  mo- 
derne, qu'elle  avait  étudiés  aux  sources,  elle 
me  devançait.  Le  plan  général  de  ma  carrière, 
le  dessein  de  sincérité  inflexible  que  je  formais 
était  si  bien  le  produit  combiné  de  nos  deux 
consciences  que,  si  j'eusse  été  tenté  d'y  man- 
quer, elle  se  fût  trouvée  près  de  moi,  comme 
une  autre  partie  de  moi-même,  pour  me  rap- 
peler mon  devoir. 

Sa  part  dans  la  direction  de  mes  idées  fut 
ainsi  très  étendue.  Elle  était  pour  moi  un  secré- 
taire incomparable  ;  elle  copiait  tous  mes  tra- 
vaux et  les  pénétrait  si  profondément  que  je 
pouvais  me  reposer  sur  elle  comme  sur  un 
index  vivant  de  ma  propre  pensée.  Je  lui  dois 
infiniment  pour  le  style.  Elle  lisait  en  épreuves 
tout  ce  que  j'écrivais,  et  sa  précieuse  censure 
allait  chercher  avec  une  délicatesse  infinie  des 
négligences  dont  je  ne  m'étais  pas  aperçu  jus- 
que-là. Elle  s'était  fait  une  excellente  manière 


M  v    S  CEI  I;    HE  \  RIETTE.  35 

d'écrire,  toute  prise  aux  sources  anciennes,  et 
si  pure,  si  rigoureuse,  que  je  ne  crois  pas  que 
depuis  Porl-Koyal  on  se  soit  proposé  un  idéal 
de  diction  d'une  plus  parfaite  justesse.  Cela  la 
rendait  tort  sévère;  elle  admettait  très  peu  des 
écrivains  de  nos  jours,  et  quand  elle  vit  les 
essais  que  j'avais  composés  avant  notre  réunion 
et  ([ni  n'avaient  pu  arriver  jusqu'à  elle  en  Po- 
logne, ils  ne  lui  plurent  qu'à  demi.  Elle  en 
partageait  la  tendance,  et  en  tout  cas  elle  pen- 
sait (pic  dans  cet  ordre  de  pensées  intimes, 
exprimées  avec  mesure,  chacun  doit  donner 
ce  qui  est  en  lui  avec  une  entière  liberté.  Mais 
la  forme  lui  paraissait  abrupte  et  négligée; 
elle  3  trouvait  dv>  traits  excessifs,  do  Ions  durs, 
une  manière  trop  peu  respectueuse  de  traiter 
la  langue.  Elle  me  convainquit  qu'on  peut 
tout  dire  dans  le  st\le  simple  et  correct  i\r< 
bons  auteurs,  cl  que  les  expressions  nouvelles, 
les  images  \  Iolentes  \  Iennent  toujoiusou d'une 


36  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

prétention  déplacée,  ou  de  l'ignorance  de  nos 
richesses  réelles.  Aussi,  de  ma  réunion  avec 
elle  date  un  changement  profond  dans  ma 
manière  d'écrire.  Je  m'habituai  à  composer 
en  comptant  d'avance  sur  ses  remarques,  ha- 
sardant bien  des  traits  pour  voir  quel  effet  ils 
produiraient  sur  elle,  et  décidé  à  les  sacrifier 
si  elle  me  le  demandait.  Ce  procédé  d'esprit 
est  devenu  pour  moi,  depuis  qu'elle  n'est  plus, 
le  cruel  sentiment  de  l'amputé,  agissant  sans 
cesse  en  vue  du  membre  qu'il  a  perdu.  Elle 
était  un  organe  de  ma  vie  intellectuelle,  et 
c'est  vraiment  une  portion  de  mon  être  qui 
est  entrée  avec  elle  au  tombeau. 

Dans  toutes  les  choses  morales  nous  étions 
arrivés  à  voir  avec  les  mêmes  yeux  et  à  sentir 
avec  le  même  cœur.  Elle  était  si  bien  au  cou- 
rant de  mon  ordre  de  pensée  qu'elle  devan- 
çait presque  toujours  ce  que  j'allais  dire, 
l'idée  éclosant  chez  elle  et  chez  moi  au  même 


ma    s(*:i  it    il  r.  \  i{  1 1:  i  i  k. 

instant.  Mais,  en  un  sens,  «'lie  me  surpassait  de 
beaucoup.  Dans  les  choses  de  l'àme  je  cher- 
chais encore  matière  à  des  lutte-  attachantes 
ou  à  des  études  d'art  ;  pour  elle,  rien  ne  ter- 
nissait la  pureté  de  sa  communion  intime  avec 
le  bien.  Sa  religion  du  vrai  ne  souffrait  pas  la 
moindre  note  discordante.  Un  trait  qui  la 
blessa  dans  mes  écrits  fut  un  sentiment  d'iro- 
nie qui  m'obsédait  et  que  je  mêlais  aux  meil- 
leures choses.  Je  n'avais  jamais  souffert,  et  je 
trouvais  dans  le  sourire  discret,  provoqué  par 
la  faiblesse  ou  la  vanité  de  l'homme,  une  cer- 
taine philosophie.  Cette  habitude  la  blessait, 
et  je  la  lui  sacrifiai  peu  à  peu.  Maintenant  je 
reconnais  combien  elle  avait  raison.  Les  bons 
doivent  être  simplement  bons:  toute  pointe 
de  moquerie  implique  un  peste  de  vanité  et 
de  défi  personnel  qu'on  finit  par  trouver  de 
mauvais  goût. 

Sa  religion  était  arrivée  au  dernier  d<  \ 


38  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

d'épuration.  Elle  rejetait  absolument  le  sur- 
naturel; mais  elle  gardait  au  christianisme  un 
haut  attachement.  Ce  n'était  pas  précisément 
le  protestantisme,  même  le  plus  large,  qui  lui 
plaisait.  Elle  conservait  un  charmant  souve- 
nir du  catholicisme,  de  ses  chants,  de  ses 
psaumes,  des  pratiques  pieuses  dont  elle  avait 
été  bercée  en  son  enfance.  C'était  une  sainte, 
moins  la  foi  précise  au  symbole  et  les  étroites 
observances.  Un  mois  environ  avant  sa  mort, 
nous  eûmes  avec  l'excellent  docteur  Gaillar- 
dot  une  conversation  religieuse  sur  la  terrasse 
de  notre  maison  de  Ghazir.  Elle  me  retenait 
sur  la  pente  des  formules  d'un  Dieu  incon- 
scient et  d'une  immortalité  purement  idéale, 
où  je  me  laissai  entraîner.  Sans  être  déiste  à 
la  façon  vulgaire,  elle  ne  voulait  pas  qu'on 
réduisit  la  religion  à  une  pure  abstraction. 
Dans  la  pratique,  au  moins,  tout  pour  elle 
devenait  clair    :   «  Oui,   nous  dit-elle,   à  ma 


MA    SOEUR    HENRIETTE.  5g 

dernière  heure,  j'aurai  la  consolation  de  me 

dire  que  j'ai  fait  le  plus  de  bien  possible:  s'il 
\  a  quelque  chose  qui  ne  soit  point  vanité, 
c'est  cela.  » 

l  m  sentiment  exquis  de  la  nature  était  la 
source  de  ses  plus  fines  jouissances.  Lue  belle 
journée,  un  rayon  de  soleil,  une  Heur  suffi- 
saient pour  l'enchanter.  Elle  comprenait  très 
bien  l'ait  délicat  des  Grandes  écoles  idéalistes 
de  l'Italie;  mais  elle  ne  pouvait  se  plaire  à 
l'art  brutal  ou  violent  qui  se  propose  autre 
chose  (pie  la  beauté.  Une  circonstance  parti- 
culière lui  donna  une  rare  connaissance  de 
l'histoire  de  l'art  du  moyen  àî,re.  Elle  rassembla 
pour  moi  toutes  les  notes  du  discours  sur 
l'état  des  beaux-arts  au  \i\  siècle,  qui  fera 
partie  du  tome  \\i\  de  {'Histoire  littéraire  <lr 
la  France,  Pour  cela,  elle  dépouilla  avec  une 
patience  et  une  exactitude  admirables  les 
grandes  collections    archéologiques     publiées 


/|D  MA    SŒUR    HENRIETTE. 

depuis  un  demi-siècle,  recueillant  tout  ce 
qui  se  rapportait  à  notre  objet.  Ses  vues, 
qu'elle  consignait  en  même  temps,  étaient 
d'une  rare  justesse,  et  je  n'ai  eu  presque  tou- 
jours qu'à  les  adopter.  Nous  fîmes  ensemble, 
pour  compléter  nos  recherches,  un  voyage 
dans  le  pays  où  s'est  formé  l'art  gothique, 
dans  le  Vexin,  le  Valois,  le  Beauvoisis,  la  ré- 
gion de  Noyon,  de  Laon,  de  Reims.  Elle  dé- 
ployait dans  ces  recherches,  qui  l'intéres- 
saient, une  surprenante  activité.  Son  idéal 
était  une  vie  laborieuse,  obscure,  entourée 
d'affections.  Elle  répétait  souvent  le  mot  de 
Thomas  A  Rempis  :  in  angello,  cum  libello. 
Elle  coula  dans  ces  tranquilles  occupations 
de  bien  douces  heures.  Sa  pensée  alors  était 
pleinement  rassérénée,  et  son  cœur,  d'or- 
dinaire inquiet,  entrait  dans  un  plein  repos. 
Sa  capacité  de  travail  était  prodigieuse.  Je 
l'ai  vue,  durant  des  journées  entières,  ne  pas 


M  A    S  OE  L"  II    II  i:  N  II  I  E  T  T  F. .  'i  i 

quitter  la  tâche  qu'elle  s'était  imposée.  Elle 
prenait  part  à  la  rédaction  de  journaux  d'édu- 
cation, surtout  à  celui  que  dirigeait  son  amie, 
mademoiselle  Ulliac-Trémadeure.  Elle  ne  si- 
gnait jamais  de  son  nom  et  il  était  impossible 
qu'avec  sa  grande  modestie  elle  arrivât  en  un 
tel  genre  à  conquérir  autre  chose  que  L'estime 
d'un  petit  nombre.  Le  goût  détestable  qui 
préside  en  France  à  la  composition  des 
ouvrages  destinés  à  l'éducation  des  femmes 
ne  lui  laissait  d'ailleurs  espérer  ni  grandes 
satisfactions,  ni  grands  succès.  C'était  surtout 
pour  obliger  son  amie,  vieille  et  infirme, 
qu'elle  faisait  ces  travaux.  Les  écrits  où  on  la 
trouvait  tout  entière  étaient  ses  lettres.  Elle 
les  écrivait  dans  la  perfection.  Ses  notes  de 
voyage  étaient  excellentes  aussi.  Je  m'étais 
lié  à  elle  pour  raconter  la  partie  non  scienti- 
fique de  notre  voyage  d'Orient;  hélas!  toute 
la   conscience   de  ce    côté  de   mon   entreprise, 

6 


l\-i  MA    SOELU    HENRIETTE. 

qucj'avais  déposée  en  elle,  a  péri  avec  elle.  Ce 
que  j'ai  trouvé  à  ce  sujet  dans  ses  papiers  est 
très  bon.  Nous  espérons  pouvoir  le  publier 
en  le  complétant  par  ses  lettres.  Nous  pu- 
blierons ensuite  un  récit  qu'elle  écrivit  des 
grandes  expéditions  maritimes  du  xve  et  du 
xvie  siècle.  Elle  avait  fait  pour  ce  travail  des 
recherches  très  étendues,  et  elle  y  avait  porté 
une  critique  bien  rare  dans  les  ouvrages  desti- 
nés aux  enfants.  Elle  ne  faisait  rien  à  demie; 
ta  droiture  de  son  jugement  se  montrait  en 
tout  par  un  goût  exquis  du  solide  et  du  vrai. 
Elle  n'avait  pas  ce  qu'on  appelle  de  l'esprit, 
si  l'on  comprend  par  ce  mot  quelque  chose  de 
narquois  et  de  léger,  à  la  manière  française. 
Jamais  elle  ne  s'est  moquée  de  personne.  La 
malignité  lui  était  odieuse;  elle  y  voyait 
quelque  chose  de  cruel.  Je  me  rappelle  qu'à 
un  pardon  de  Basse-Bretagne,  où  l'on  allait  en 
bateau,   notre    barque  était    précédée    d'une 


II A    SOEUR    BENRIETTB.  }3 

autre  où  se  trouvaient  des  dames  pauvres 
qui,  avant  voulu  se  faire  belles  pour  la 
fête,  étaient  tombées  dans  des  arrangements 
de  toilette  ebétifs  et  de  mauvais  goût.  Les 
personnes  avec  qui  nous  étions  en  riaient, 
et  les  pauvres  dames  s'en  apercevaient.  Je 
la  vis  fondre  en  larmes  :  accueillir  par  le 
persiflage  de  bonnes  personnes  qui  oubliaient 
un  instant  leurs  malheurs  pour  s'épanouir  et 
qui,  peut-être,  se  mettaient  clans  la  gène  par 
déférence  pour  le  public,  lui  sembla  une  bar- 
barie. A  ses  yeux,  l'être  ridicule  était  à  plain- 
dre: dès  lors  elle  l'aimait  et  elle  était  pour 
lui  contre  le  railleur. 

De  là  sa  froideur  pour  le  monde  et  sa  pau- 
vreté dans  les  conversations  ordinaires,  | 
que  toutes  tissues  de  malices  et  de  frivolités. 
Elle  avait  vieilli  avant  le  temps,  et  elle  avait 
l'habitude  d'exagérer  encore  son  âge  par  son 
costume  et  ses  manières.   Il  n  avait  die/,  elle 


h\  MA    SŒUR    HENRIETTE. 

une  sorte  de  religion  du  malheur  ;  elle  accueil- 
lait, cultivait  presque  chaque  motif  de  pleurer. 
La  tristesse  devenait  pour  elle  un  sentiment 
long  et  facilement  doux.  En  général,  les  per- 
sonnes bourgeoises  ne  la  comprenaient  pas  et 
lui  trouvaient  quelque  chose  de  raide  et  d'em- 
barrassé. Rien  de  ce  qui  n'était  pas  complète- 
ment bon  ne  pouvait  lui  plaire.  Tout  était 
chez  elle  vrai  et  profond;  elle  ne  savait  pas  se 
profaner.  Les  gens  du  peuple,  les  paysans,  au 
contraire,  la  trouvaient  d'une  exquise  bouté, 
et  les  personnes  qui  savaient  la  toucher  par 
ses  grands  côtés  arrivaient  bien  vite  à  voir  la 
profondeur  de  sa  nature  et  sa  haute  distinc- 
tion. 

Parfois  elle  avait  de  charmants  retours  de 
femme;  elle  redevenait  jeune  fdle;  elle  se  rat- 
tachait à  la  vie  presque  en  souriant,  et  l'écran 
qui  était  entre  le  monde  et  elle  semblait 
s'abaisser.  Ces  moments  fugitifs  de  délicieuses 


M  V    SOEUR    il  EN  Kl  BTTE.  15 

faiblesses,  lueurs  passagères  d'une  aurore 
évanouie,  étaient  chez  elle  pleins  «  I  «  -  mélanco- 
lique douceur.  En  cela  elle  était  supérieure 
aux  personnes  qui  professent  dans  sa  morne 
abstraction  le  détachement  prêché  par  les 
mystiques.  Elle  aimait  la  vie;  elle  y  avait  du 
goût;  elle  pouvait  sourire  à  une  parure,  à  un 
souci  de  femme,  comme  on  sourit  à  une  fleur. 
Elle  n'avait  pas  dit  à  la  nature  cet  abrenuntio 
frénétique  de  l'ascétisme  chrétien.  La  vertu 
pour  elle  n'était  pas  une  tension  austère,  un 
effort  voulu;  c'était  l'instinct  naturel  d'une 
belle  âme  allant  au  bien  par  un  effort  spon- 
tané, servant  Dieu  sans  crainte  ni  tremble- 
ment. 

\insi  nous  vécûmes  durant  six  années  d'une 
vie  très  élevée  et  très  pure.  Ma  position  était 
toujours  extrêmement  modeste:  mais  c'étail 
elle-même  qui  le  voulait.  Elle  ne  m'eût  pas 
permis,  quand  même  j"\  eusse  pensé,  de  sa- 


66  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

crifier  à  mon  avancement  la  moindre  partie 
de  mon  indépendance.  Les  malheurs  qui  frap- 
pèrent inopinément  notre  frère  et  entraînè- 
rent la  perte  de  toutes  nos  économies  ne 
l' ébranlèrent  pas.  Elle  eût  repris  le  chemin 
de  l'étranger,  si  cela  eût  été  nécessaire  au 
développement  régulier  de  ma  vie.  Mon  Dieu  ! 
ai-je  fait  tout  ce  qui  dépendait  de  moi  pour 
lui  procurer  le  bonheur?  Avec  quelle  amer- 
tume je  me  reproche  maintenant  de  n'avoir 
pas  été  avec  elle  assez  expansif,  de  ne  pas  lui 
avoir  assez  dit  combien  je  l'aimais,  d'avoir 
trop  cédé  à  mon  penchant  vers  la  concen- 
tration taciturne,  de  n'avoir  pas  mis  à  usure 
chaque  heure  qui  m'était  laissée  !  Oh  !  si  je 
pouvais  retrouver  un  seul  de  ces  moments 
que  je  n'ai  point  passés  à  la  rendre  heu- 
reuse!... Mais  je  prends  à  témoin  son  âme 
élue  qu'elle  fut  toujours  au  fond  de  mon 
cœur,  qu'elle  régna  sur  toute  ma  vie  morale 


m\    S0E1  i;    BEN  ai  ET  i  I  'q 

comme  il  ne  fut  jamais  donné  à  personne  de 
régner,  qu'elle  fut  toujours  le  principe  de 
mes  tristesses  et  de  mes  joies.  Si  j'ai  péché 
envers  elle,  ce  fut  par  suite  d'une  raideur  de 
manières  à  laquelle  les  personnes  qui  me 
connaissent  ne  doivent  pas  s'arrêter,  et  par 
un  sentiment  de  respect  déplacé  qui  me  fai- 
sait éviter  avec  elle  tout  ce  qui  eût  ressemblé 
à  une  profanation  de  sa  sainteté.  Elle-même 
était  retenue  à  mon  égard  par  un  sentiment 
semblable.  Ma  longue  éducation  cléricale,  pen- 
dant quatre  ans  absolument  solitaire,  m'avait 
donné  à  cet  égard  un  pli  de  caractère  que  sa 
réserve  délicate  l'empêchait  de  combattre 
autant  qu'elle  l'aurait  pu. 


IV 


Mon  inexpérience  de  la  vie,  et  surtout  l'igno- 
rance où  j'étais  des  profondes  différences  qu'il 
y  a  entre  le  cœur  de  l'homme  et  celui  de  la 
femme,  m'amenèrent  à  lui  demander  un 
sacrifice  qui  eût  été  au-dessus  des  forces  de 
toute  autre  qu'elle.  Le  sentiment  que  j'avais 
de  mes  devoirs  envers  une  telle  amie  était 
trop  profond  pour  qu'il  pût  me  venir  à  l'es- 
prit de  changer  sans  son  aveu  quelque  chose 
à  notre  état.  Mais  ce  fut  elle-même  qui   prit 

7 


5o  MA    SOKUll    HENRIETTE. 

les  devants  avec  sa  noblesse  de  cœur  accou- 
tumée. Dès  les  premiers  temps  de  notre  réu- 
nion, elle  m'engagea  fortement  à  me  marier. 
Elle  y  revenait  souvent;  elle  causa  même,  à 
mon  insu,  avec  un  de  nos  amis  d'une  union 
qu'elle  avait  projetée  pour  moi  et  qui  ne  se 
réalisa  point.  L'initiative  qu'elle  prit  en  celte 
circonstance  m'entraîna  dans  une  véritable 
erreur.  Je  crus  sincèrement  qu'elle  ne  serait 
pas  blessée  le  jour  où  je  viendrais  lui  dire  que 
j'avais  trouvé  une  personne  de  mon  choix, 
digne  de  lui  être  associée.  En  la  laissant  me 
parler  de  mariage,  je  n'avais  jamais  compris 
qu'elle  me  quittât.  J'avais  toujours  entendu 
qu'elle  resterait  pour  moi  ce  qu'elle  avait  été 
jusqu'alors,  la  sœur  accomplie  et  bien-aimée, 
incapable  de  prendre  ni  de  donner  ombrage, 
assez  complètement  sûre  des  sentiments 
qu'elle  m'inspirait  pour  ne  point  être  blessée 
de    ceux    qu'une   autre   obtiendrait.   Je   vois 


M  \     SOEUR    H  F.  \  RI  BTTE.  n 

maintenant  l'erreur  d'une  telle  conception. 
La  femme  n'aime  pas  comme  l'homme;  toute 
affection  est  chez  elle  exclusive  et  jalouse:  elle 
n'admel  pas  une  diversité  de  nature  entre  In- 
différents amours.  Mais  j'étais  excusable; 
j'étais  trompé  par  mon  extrême  simplicité  de 
cœur  et  aussi  un  peu  par  elle.  A  vrai  dire. 
n'était-elle  pas  elle-même  dupe  de  son  cou- 
rage? Je  le  crois.  Quand  le  mariage  auquel 
elle  avait  songé  pour  moi  fut  écarté,  elle  en 
eut  un  certain  regret,  bien  que  ce  projet  eût, 
à  quelques  égards,  cessé  de  lui  sourire  Mais, 
ô  mystère  des  cœurs  de  femmes!  l'épreuve 
au-devant  de  laquelle  elle  avait  couru  lui 
devint  cruelle  quand  elle  lui  fut  offerte.  Elle 
axait  bien  voulu  du  calice  d'absinthe  que  ses 
mains  avaient  préparé:  elle  hésitait  mainte- 
nant devant  celui  que  je  lui  offrais,  quoique 
j'eusse  mis  tout  mon  art  h  le  rendre  doui 
pour  flic.   Terrible  conséquence   (]o>  délica- 


5a  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

tesses  exagérées  !  Ce  frère  et  cette  sœur  qui  se 
sont  tant  aimés  furent  un  jour  amenés,  pour 
ne  s'être  point  parlé  avec  assez  de  franchise,  à 
se  tendre  des  pièges  sans  le  savoir,  à  se  cher- 
cher et  à  ne  se  trouver  pas.  Ce  furent  là 
pour  nous  des  jours  très  amers.  Tout  ce  que 
l'amour  peut  avoir  d'orages,  nous  le  traver- 
sâmes. Quand  elle  me  disait  qu'en  me  propo- 
sant un  mariage  elle  n'avait  voulu  qu'éprouver 
si  je  lui  suffisais,  quand  elle  m'annonçait  que 
le  moment  de  mon  union  à  une  autre  per- 
sonne serait  celui  de  son  départ,  la  mort 
entrait  dans  mon  cœur.  Est-ce  à  dire  que  le 
sentiment  qu'elle  éprouvait  fût  simple,  qu'elle 
voulût  réellement  faire  obstacle  à  l'union  que 
j'avais  désirée?  Non  certes.  C'était  la  tem- 
pête d'une  âme  passionnée,  la  révolte  d'un 
cœur  violent  dans  son  amour.  Dès  qu'elle 
et  mademoiselle  Cornélie  Scheffer  se  virent, 
elles  conçurent  l'une  pour  l'autre  le  sentiment 


MA    SŒUR    HENRIETTE.  ô3 

qui  de\ ait  plus  lard  devenu*  si  doux  pour 
toutes  les  deux.  Les  façon-  grandes  el  élevées 
de  M.  Ary  Scheffer  la  saisissaient  et  l'enle- 
vaient. Elle  reconnaissait  qu'il  n'y  avait  point 
de  place  ici  pour  des  petitesses  bourgeoises, 
pour  de  mesquines  susceptibilités.  Elle  vou- 
lait :  mais  au  moment  décisif  la  femme  se  re- 
trouvait :  elle  n'avait  plus  la  force  de  vouloir. 
Lu  jour  enfin,  je  dus  sortir  de  cette  cruelle 
angoisse.  Forcé  de  choisir  entre  deux  affec- 
tions, je  sacrifiai  tout  à  la  plus  ancienne,  à 
celle  qui  ressemblait  le  plus  à  un  devoir. 
J'annonçai  à  mademoiselle  Scheffer  que  je  ue 
la  reverrais  plus  si  le  cœur  de  mon  amie  oe 
cessait  de  saigner.  C'était  le  soir;  je  revins  dire 
à  ma  sœur  ce  que  j'avais  fait.  Une  vive  révo- 
lution  s'opéra  en  elle;  avoir  empêché  une 
union  désirée  par  moi  et  par  elle  hautement 
appréciée,  lui  inspira  un  cruel  remords.  Le 
lendemain  matin,    de   très  hou  ne  heure,  elle 


5/i  MA    SŒUR    HENRIETTE. 

courait  chez  M.  Sclieffer;  elle  passait  de  lon- 
gues heures  avec  ma  fiancée  ;  elles  pleuraient 
ensemble;  elles  se  quittaient  joyeuses  et  amies. 
Après  comme  avant  mon  mariage,  en  effet, 
tout  fut  commun  entre  nous.  Ce  furent  ses 
économies  qui  rendirent  possible  notre  jeune 
ménage.  Sans  elle,  je  n'aurais  pu  faire  face 
à  mes  nouveaux  devoirs.  Ma  confiance  en  sa 
bonté  était  telle  que  la  naïveté  d'une  telle  con- 
duite ne  m'apparut  que  beaucoup  plus  tard. 
Ces  alternatives  furent  longues;  souvent 
encore  le  cruel  et  charmant  démon  d'inquié- 
tude amoureuse,  de  jalousie,  de  révoltes 
subites,  de  soudains  repentirs  qui  habite  le 
cœur  des  femmes,  se  réveilla  pour  la  torturer. 
Souvent  l'idée  de  se  séparer  d'une  vie  où  elle 
prétendait,  à  ses  heures  d'amertume,  être 
devenue  inutile,  se  présentait  dans  ses  discours 
attristés.  Mais  c'étaient  là  des  restes  de  raau.- 
vais  rêves,  qui  se  dissipaient  peu  à  peu.  Le 


MA    SŒUR    II  E  H  K  l  F.  I  1  I  .  00 

tact  délicat,  le  cœur  exquis  de  celle  que  je 
lui  avais  donnée  pour  sœur,  remportèrent  un 
plein  triomphe.  Dans  les  moments  de  passa- 
gers reproches,  la  charmante  intervention  de 
Cornélie,  sa  gaieté  pleine  de  naturel  et  de 
grâce  changeaient  nos  larmes  en  soupires; 
nous  Unissions  par  nous  embrasser  tous  les 
trois.  La  droiture  de  cœur  et  de  sens  que 
développaient  devant  moi  ces  deux  femmes, 
an\  prises  avec  le  problème  le  plus  délicat  de 
l'amour,  faisait  mon  admiration.  Je  finissais 
par  bénir  les  angoisses  qui  m'avaient  valu  ces 
beaux  retours.  La  naïve  espérance,  que  j'avais 
eue  de  voir  une  autre  que  moi  compléter  son 
bonheur  et  introduire  dans  sa  vie  une  gaieté 
et  un  mouvement  que  je  ne  savais  pas  \ 
mettre,  se  trouvait  par  moments  réalisée. 
Plus  heureux  qu'avisé  je  voyais  mes  impru- 
dences se  tourner  en  sagesse,  el  je  goûtais  le 
fruit  de  mes  témérités. 


°^  MA    SOEUR    HEMUETTE. 

La  naissance  de  mon  petit  Ary  acheva 
d'effacer  la  trace  de  toutes  ses  larmes.  Son 
affection  pour  cet  enfant  fut  une  vraie  adora- 
tion. L'instinct  maternel  qui  débordait  en  elle 
trouva  ici  son  épanchement  naturel.  Sa  dou- 
ceur, sa  patience  inaltérable,  son  goût  de  ce 
qui  est  simple  et  bon  lui  inspiraient  pour 
l'enfance  des  tendresses  indicibles.  C'était  une 
sorte  de  culte  religieux,  où  sa  nature  mélan- 
colique trouvait  un  charme  infini.  Quand 
naquit  mon  second  enfant,  une  fille  que  je 
perdis  au  bout  de  quelques  mois,  elle  me  dit 
plusieurs  fois  que  cette  petite  venait  pour  la 
remplacer  près  de  moi.  Elle  aimait  la  pensée 
de  la  mort  et  y  prenait  mille  complaisances  : 
«  Vous  verrez,  chers  amis,  nous  disait-elle, 
que  la  petite  fleur  que  nous  avons  perdue 
nous  laissera  un  très  suave  parfum.  » 
L'image  de  cette  douce  petite  morte  fut  pour 
elle  longtemps    sacrée.     Ainsi  mêlée    à    nos 


m  v    s oku  u   il  E  \  ri  i  kt  ri:. 


joies  et  à  nos  peines  de  toute  la  force  de  son 
exquise  sensibilité,  elle  était  arrivée  à  faire 
complètement  sienne  la  nouvelle  \ie  à  laquelle 
je  l'avais  associée.  Je  compte  entre  mes 
grandes  satisfactions  morale-  d'avoir  pu  réa- 
liser par  les  deux  femmes  que  le  SOrl  a  at- 
tachées à  ma  vie  ce  chef-d'œuvre  d'abnégation 
et  de  pur  dévouement.  Elles  s'aimèrent  d'une 
\  ive  affection,  et  aujourd'hui  j'ai  la  consolation 
d'avoir  à  mes  côtés  un  deuil  presque  égal  au 
mien.  Chacune  d'elles  eut  près  de  moi  sa  place 
distincte,  et  cela  pointant  sans  partage  ni 
exclusion.  Chacune  d'elles  à  sa  manière  fui 
tout  pour  moi.  Quelques  jours  avant  sa  mort, 
à  un  moment  où  elle  eut  comme  un  pressen- 
timent de  >a  lin  prochaine,  ma  sœur  me  dit 
des  paroles  qui  témoignaient  que  tout  était 
cicatrisé  et  qu'il  ne  lui  restait  des  amertumes 
passées  qu'un  souvenir. 


Quand  l'empereur  m'offrit,  en  mai  1860, 
une  mission  scientifique  dans  l'ancienne  Phé- 
nicie,  elle  fut  une  des  personnes  qui  me  con- 
seillèrent le  plus  d'accepter.  Ses  opinions 
politiques  étaient  d'un  libéralisme  très  ternie: 
mais  elle  pensait  que  toutes  les  susceptibilités 
de  parti  doivenl  être  mises  de  côté,  quand  il 
s'agit  de  réaliser  un  dessein  que  1  on  croit  bon 
et  où  l'on  n'a  que  des  dangers  à  recueillir.  Il 
fut  décidé  tout  d'abord  qu'elle  m'accompa- 


6o  MA    SOKUU    HENRIETTE. 

gnerait.  Habitué  à  ses  soins  et  à  l'excellente 
collaboration  qu'elle  me  donnait  dans  tous  mes 
travaux,  j'avais  en  outre  besoin  d'elle  pour 
surveiller  les  dépenses  et  tenir  la  comptabilité. 
Elle  le  fit  avec  un  soin  minutieux,  et,  grâce  à 
elle,  je  pus,  durant  une  année  entière,  mener 
afin  une  entreprise  fort  compliquée,  sans  être 
un  moment  arrêté  par  des  soucis  matériels. 
Son  activité  étonna  tous  ceux  qui  la  virent. 
Sans  elle,  incontestablement,  je  n'aurais  pu 
remplir  en  si  peu  de  temps  le  programme, 
trop  étendu  peut-être,  que  je  m'étais  tracé. 

Elle  ne  me  quitta  pas  un  moment.  Sur  les 
sommets  les  plus  escarpés  du  Liban,  comme 
dans  les  déserts  du  Jourdain,  elle  me  suivit 
pas  à  pas,  vit  tout  ce  que  je  vis.  Si  j'étais 
mort,  elle  eût  pu  raconter  mon  voyage 
presque  aussi  bien  que  moi.  Les  épouvantables 
routes  de  la  montagne  et  les  privations  insé- 
parables   de     ces    sortes    d'explorations,    ne 


MA     S  CEI  B    H  K  N  B  l  Kl   II  6| 

l'arrêtèrent    jamais.    Mille  fois    le  cœur  me 

faiblit  en  la  voyant  vaciller  au-dessus  des  pré- 
cipices ;  elle  était  à  cheval  d'une  solidité 
extraordinaire.  Elle  faisait  huit  ou  dix  heures 
de  marche  par  jour.  Sa  santé,  habituellement 
assez  frêle,  résistait,  soutenue  par  l'énergie 
de  sa  volonté;  mais  le  système  nerveux  tout 
entier  contractait  une  excitation  qui  se  tra- 
hissait par  des  névralgies  violentes.  Deux  ou 
trois  fois,  en  plein  désert,  elle  tomba  dans  des 
états  qui  nous  épouvantèrent.  Son  courage 
nous  faisait  illusion.  Elle  avait  embrassé  mon 
plan  de  recherches  avec  tant  de  passion  que 
rien  ne  put  la  séparer  de  moi  avant  qu'il 
fût  parfaitement  accompli. 

Ce  vovagefut.  du  reste,  pour  elle,  la  source 
de  jouissances  très  \i\c<.  Ce  fut,  à  vrai  dire, 
sa  seule  année  sans  larmes  el  presque  la  seule 
récompense  de  sa  vie.  La  fraîcheur  de  ses 
impressions  était  entière;  elle  s'abandonnait 


62  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

aux  sensations  de  ce  monde  nouveau  avec  la 
joie  naïve  d'un  enfant.  Rien  n'égale,  en 
automne  et  au  printemps,  le  charme  de  la 
Syrie.  Un  air  embaumé  pénètre  tout  et  semble 
communiquer  à  la  vie  quelque  chose  de  sa 
légèreté.  Les  plus  belles  fleurs,  surtout 
d'admirables  cyclamens,  sortent  en  touffes  de 
chaque  fente  de  rocher;  dans  les  plaines  du 
côté  d'Amrit  et  de  ïortose,  le  pied  des  che- 
vaux déchire  des  tapis  épais  composés  des  plus 
belles  fleurs  de  nos  parterres.  Les  eaux  qui 
coulent  de  la  montagne  forment  avec  l'âpre 
soleil  qui  les  dévore  un  contraste  plein  d'eni- 
vrements. 

Notre  premier  séjour  fut  le  village  d'Ams- 
chit,  à  trois  quarts  d'heure  de  Gébeil  (Byblos), 
fondé,  il  y  a  vingt-cinq  ou  trente  ans,  par 
le  riche  Maronite  Mikhaël  ïobia.  Zakhia, 
l'héritier  de  Mikhaël,  nous  rendit  ce  séjour 
extrêmement  agréable.   Il   nous   donna    une 


m  v    SOEUR    il  i:  \  R  1 1:  r  ri:.  63 

jolie  maison,  d'où  l'on  dominail  Byblos  cl  In 
mer.  La  douceur  de  mœurs  des  babitants, 
leurs  attentions  de  tous  les  jours,  l'affection 
qu'ils  conçurent  pour  nous  et  en  particuliei 
pour  elle  la  touchèrent  profondément.  Elle 
aimait  à  revenir  à  ce  village,  et  nous  en  fîmes 
en  quelque  sorte  notre  centre  d'action  dans 
toute  la  région  de  Byblos.  Le  village  de  Sarba, 
près  Djouni,  où  réside  la  bonne  et  honnête 
famille  Khadra,  bien  connue  de  tous  les  Fran- 
çais qui  ont  voyagé  en  Orient,  devint  aussi 
pour  elle  un  lieu  favori.  Cette  délicieuse  baie 
du  kesrouan,  avec  ses  villages  qui  >e  louchent, 
ses  couvents  suspendus  à  chaque  sommet,  ses 
montagnes  qui  plongent  dans  la  mer,  ses  flol> 
si  purs,  la  ravissait;  toutes  les  fois  que  non-  \ 
débouchions,  en  venant  de  Gébeil,  par  les 
rochers  du  Nord,  c'était  un  hymne  de  joie 
qui  s'échappait  de  son  cœur.  En  [général,  elle 
s'attacha  beaucoup  aux  Maronites.  Sa  visite 


0/|  MA    SOEUIl    HENRIETTE. 

au  couvent  de  Bkerké,  où  résidait  alors  le 
patriarche,  au  milieu  d'éyêques  d'une  agreste 
simplicité,  lui  laissa  un  très  agréable  souvenir. 
Au  contraire,  elle  prit  en  grande  aversion  les 
petits  commérages  européens  de  Beyrouth,  et 
la  sécheresse  des  villes  où  domine  le  type 
musulman,  telles  que  Saïda.  Les  grands  spec- 
tacles dont  elle  fut  témoin  à  Tyr  l'enchan- 
tèrent; du  haut  pavillon  qu'elle  occupait,  elle 
était  à  la  lettre  balancée  par  la  tempête.  La 
vie  nomade,  à  la  longue  si  attrayante,  lui  était 
devenue  chère.  Ma  femme  inventait  chaque 
soir  des  prétextes  pour  la  décider  à  ne  pas 
rester  seule  clans  sa  tente;  elle  cédait  en  résis- 
tant un  peu;  elle  se  plaisait  en  cette  étroite 
et  commune  atmosphère,  près  de  ceux  qui 
l'aimaient,  au  milieu  de  la  sauvage  immensité. 
Mais  ce  fut  surtout  son  voyage  en  Palestine 
qui  la  passionna.  Jérusalem,  avec  ses  sou- 
venirs  incomparables,    Naplouse   et  sa   belle 


MA    SŒUR    II  l'\  R  1 1:  i  n:.  65 

vallée,  I»1  Garmel,  si  Qeuri  au  printemps,   la 

Galilée  surtout,  paradis  terrestre  dévasté, 
mais  où  le  souille  divin  est  sensible  encore, 
la  tinrent  durant  six  semaines  sous  un  vrai 
chai  me.  De  Tyr  et  d'Oum-el-Awamid,  nous 
avions  déjà  dirigé  plusieurs  petites  campagnes 
de  six  à  huit  jours  vers  ces  vieilles  terres 
d'Aseret  de  Nephtali,  qui  ont  vu  s'accomplir 
de  si  grandes  choses.  Quand  je  lui  montrai 
pour  la  première  fois,  de  kasvoun,  au-dessus 
du  lac  Huleli,  toute  la  région  du  liant  Jour- 
dain, et  dans  le  lointain  le  bassin  du  lac  de 
Génésareth,  berceau  du  christianisme,  elle  me 
remercia,  et  me  dit  que  je  lui  avais  donne  le 
prix  de  toute  sa  vie  en  lui  montrant  ces  lieux. 
Supérieure  au  sentiment  étroit  qui  t'ait  atta- 
cher les  souvenirs  historiques  à  i\r>  objets 
matériels,  presque  toujours  apocryphes,  ou  à 

des  localités  précises,  qui  n  Oui  sou\ent  aucun 


titre   solide   à   la    vénération,    elle   cherchail 

9 


66  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

l'âme,  l'idée,  l'impression  générale.  Nos 
longues  tournées  dans  ce  beau  pays,  toujours 
en  face  de  l'Hermon,  dont  les  ravins  seuls  se 
distinguaient  sur  l'azur  du  ciel  en  lignes  de 
neige,  sont  restées  dans  notre  mémoire  comme 
dos  rêves  d'un  autre  univers. 

Au  mois  de  juillet,  ma  femme,  qui  depuis 
le  mois  de  janvier  était  avec  nous,  dut  nous 
quitter  pour  d'autres  devoirs.  Les  fouilles 
étaient  finies,  l'armée  avait  évacué  la  Syrie. 
Nous  restâmes  seuls  ensemble  pour  veiller  à 
l'enlèvement  des  objets,  achever  l'exploration 
du  haut  Liban  et  préparer  pour  l'automne  sui- 
vant une  dernière  campagne  à  Chypre.  Je  dé- 
plore maintenant  de  mes  larmes  les  plus 
amères  le  parti  que  je  pris  de  prolonger  ainsi 
notre  séjour  durant  les  mois  qui  sont,  en 
Syrie,  les  plus  dangereux  pour  l'Européen. 
Notre  dernier  voyage  dans  le  Liban  la  fatigua 
beaucoup.    Nous  demeurâmes   trois  jours    à 


M  A     S  Œ  L  II     HENRI  E  T  TE. 

Maschnaka,  au-dessus  du  fleuve  Adonis,  lo- 
gés dans  une  hutte  de  boue.  Le  passage  conti- 
nuel des  vallées  froides  aux  rochers  torrides, 
la  mauvaise  nourriture,  l'obligation  de  cou- 
cher la  nuit  dans  des  maisons  très  basses  où, 
pour  ne  pas  étouffer,  il  fallait  tenir  tout  ouvert, 
lui  donnèrent  le  germe  de  douleur-  nerveuses, 
qui  se  développèrent  bientôt.  Au  sortir  des 
vallées  profondes  de  Tannourin,  après  avoir 
couché  au  couvent  de  Mar-Iakoub,  but  une 
des  dents  les  plus  abruptes  de  ces  parages, 
nous  entrâmes  dans  la  région  brûlante  de 
Toula.  Ce  brusque  contraste  nous  accabla. 
Vers  onze  heures,  au  village  de  Helta,  elle 
fut  prise  de  vives  souffrances.  Je  la  lis  reposer 
dans  la  pauvre  case  du  curé:  plus  loin,  pen- 
dant que  j'allais  recueillir  les  inscriptions. 
elle  essaya  de  dormir  dans  un  oratoire.  Mais 
les  femmes  du  pays  ne  lui  laissèrent  pas  de 
repos:  elles  venaient  la  voir,  la  toucher.  Enfin 


08  M  A    S  OE  U  I\    II E  Ml  I  E  T  T  E . 

nous  atteignîmes  Toula.  Là,  elle  passa  deux 
jours  clans  d'atroces  douleurs.  Nous  étions 
dénués  de  tout  secours  ;  la  grossière  simplicité 
des  habitants  ajoutait  à  son  supplice.  N'ayant 
jamais  vu  d'Européen,  ils  envahissaient  la 
maison,  et,  pendant  que  je  sortais  pour  mes 
recherches,  ils  la  tourmentaient  d'une  façon 
insupportable.  Dès  qu'elle  put  se  tenir  à  che- 
val, nous  gagnâmes  Amschit,  où  elle  éprouva 
quelque  soulagement.  Mais  son  œil  gauche 
était  atteint;  la  vision  de  cet  œil  était  affaiblie 
et  par  moments  elle  souffrait  d'une  véritable 
diplopie. 

L'énorme  chaleur  qu'il  faisait  sur  toute  la 
côte,  et  l'état  de  fatigue  où  nous  étions, 
me  décidèrent  à  aller  fixer  notre  résidence  à 
Ghazir,  point  situé  à  une  grande  hauteur 
au-dessus  de  la  mer,  au  fond  de  la  baie  de 
Kesrouan.  Nous  prîmes  congé  de  nos  bonnes 
gens  d'Amschit  et  de  Gébeil.  Le  soleil  bais- 


M  V     SŒl  U    H  EN  RIETTE.  Dg 

sait  quand  nous  arrivâmes  à  l'embouchure  du 

fleuve  Adonis:  nous  nous  a  reposâmes.  Quoi- 
que  ses  douleurs  fussent  loin  d'avoir  disparu, 
le  calme  voluptueux  de  ce  bel  endroit  s'em 
para  d'elle;  elle  eut  un  moment  de  douce 
gaieté.  Nous  montâmes  au  clair  de  lune  la 
montagne  de  Ghazir;  elle  était  très  contente, 
et  nous  croyions,  en  quittant  le  rivage  brûlant , 
laisser  derrière  nous  les  causes  de  souffrances 
que  nous  y  avions  trouvées. 

Ghazir  est  sans  contredit  l'un  des  endroits 
les  plus  beaux  du  inonde:  les  vallées  voisines 
sont  d'une  verdure  délicieux',  et  la  pente 
d'Aramoun,  un  peu  plus  liant,  est  le  plus  char- 
mant paysage  quej'aie  vu  dans  le  Liban  :  mais 
la  population,  gâtée  parle  contact  des  familles 
prétendues  aristocratiques  du  pays,  n'a  pas 
les  bonnes  qualités  ordinaires  du  peuple  ma 
ronite.  Nous  \  trouvâmes  une  petite  maison, 
avec  une  jolie  treille.  Là  nous  primes  quelques 


70  MA    SŒUR    HENRIETTE. 

jours  d'un  bien  doux  repos.  Nous  avions  de 
la  neige  des  crevasses  de  la  haute  montagne. 
Nos  pauvres  compagnons  de  voyage,  sa  bonne 
jument  arabe,  ma  mule  Sada,  paissaient  sous 
nos  yeux.  Pendant  les  premiers  quinze  jours, 
elle  souffrit  encore  beaucoup;  puis  les  dou- 
leurs s'apaisèrent,  et  Dieu  lui  montra  enfin, 
avant  de  quitter  cette  terre,  quelques  jours  de 
bonheur  pur. 

Ces  jours  m'ont  laissé  un  inexprimable  sou- 
venir. Les  lenteurs  inséparables  des  difficiles 
opérations  que  nous  achevions  en  ce  moment 
me  laissaient  beaucoup  de  loisir.  Je  résolus 
d'écrire  toutes  les  idées  qui,  depuis  mon  sé- 
jour dans  le  pays  de  Tyr  et  mon  voyage  de 
Palestine,  germaient  dans  mon  esprit  sur  la 
vie  de  Jésus.  En  lisant  l'Evangile  en  Galilée, 
la  personnalité  de  ce  grand  fondateur  m'était 
fortement  apparue.  Au  sein  du  plus  profond 
repos  qu'il  soit  possible  de  concevoir,  j'écrivis, 


m  v    SOE  u  R    11  EN  n  il.  i  i  i  71 

avec  1  'Evangile  el  Josèphe,  une  I  ie  de  Jésus, 
que  je  poussai  à  Ghazir  jusqu'au  dernier 
voyage  de  Jésus  à  Jérusalem.  Heures  déli- 
cieuses el  trop  vile  évanouies,  oli  !  puisse  l'éter- 
nité vous  ressembler!  Du  matin  au  soir, 
j'étais  comme  ivre  de  la  pensée  qui  se  dérou- 
lai! devant  moi.  Je  m'endormais  avec  elle  el 
le  premier  rayon  du  soleil  paraissant  derrière 
la  montagne  me  la  rendait  plus  claire  et  plus 
\i\e  que  la  veille.  Henriette  fut  confidente 
jour  par  jour  des  progrès  de  mon  ouvrage;  au 
fureta  mesure  que  j'avais  écrit  une  page, 
elle  la  copiait  :  u  Ce  livre-ci,  me  disait-elle,  je 
l'aimerai:  d'abord,  parce  que  nous  l'aurons 
Fait  ensemble,  et  puis,  parce  qu'il  me  plaît.  » 
Jamais  sa  pensée  n'avait  été  >i  haute.  Le  soir, 
nous  nous  promenions  sur  notre  terrasse,  > 
la  clarté  des  étoile-:  là  elle  me  faisait  ses  ré- 
flexions, pleines  de  tact  et  de  profondeur, 
dont   plusieurs  ont    été  pour   moi  de    vraies 


72  M  A    SOEUR    HENRIETTE. 

révélations.  Sa  joie  était  complète,  et  ce  furent 
là  sans  doute  les  plus  doux  moments  de  sa 
vie.  Notre  communion  intellectuelle  et  morale 
n'avait  jamais  été  à  un  tel  degré  d'intimité. 
Elle  me  dit  plusieurs  fois  que  ces  jours  étaient 
son  paradis.  Un  sentiment  de  douce  tristesse 
s'y  mêlait.  Ses  douleurs  n'étaient  qu'assoupies, 
elles  se  réveillaient  par  moments,  comme  un 
avertissement  fatal.  Elle  se  plaignait  alors  que 
le  sort  fût  pour  elle  si  avare  et  lui  reprit  les 
seules  heures  de  joie  parfaite  qu'il  lui  eût 
concédées. 

Dans  les  premiers  jours  de  septembre,  le 
séjour  de  Gliazir  me  devint  fort  incommode, 
par  suite  des  nécessités  de  la  mission,  qui 
exigeaient  ma  présence  à  Beyrouth.  Nous 
dîmes  adieu,  non  sans  larmes,  à  notre  maison 
de  Gliazir,  et  nous  parcourûmes  une  dernière 
fois  cette  belle  route  du  fleuve  du  Chien,  qui 
depuis  un    an   nous   avait   été    si  familière. 


\l  v    SOEUR    11  K\  EUETTE.  7.* 

Quoique  la  chaleur  fût  trè>  forte,  Qoua  pas- 
sâmes encore  à  Beyrouth  quelques  bons  mo- 
ments. Les  journées  étaient  accablantes,  mu- 
les nuits  étaient  délicieuses,  et,  chaque  ->ii 
la  vue  du  Sannin,  revêtu  par  le  soleil  cou- 
chant d'une  atmosphère  olympienne,  était  une 
fête  pour  les  yeux.  Les  opérations  de  trans- 
port  étaient  presque  achevées;  il  ne  me  restai! 
plus  à  faire  que  le  voyage  de  Chypre.  Nous 
commencions  à  parler  de  retour:  non-  rêvions 
déjà  de  doux  et  pâles  soleils,  la  fraîche  et  moite 
impression  des  automnes  du  Nord,  ces  vertes 
prairies  des  bords  de  l'Oise  qu'à  pareille 
époque,  deux  ans  auparavant,  nous  avions  tra- 
versées. Elle  revenait  avec  complaisance  sur  la 
joie  d'embrasser  le  petit  \r\  et  notre  vieille 
mère.  Elle  avait  des  espèces  de  retours  mélan- 
coliques, où  tous  ses  souvenirs  •!<■  famille  se 
croisaient:  à  ces  moments,  elle  me  parlait  de 
notre   père,  de    son    àme   bonne    et    profonde, 


7^  MA    SŒUR    HENRIETTE. 

tendre  et  douce.  Je  ne  l'ai  jamais  vue  plus 
attrayante,  plus  élevée. 

Le  dimanche,  i5  septembre,  l'amiral  Le 
Barbier  de  Tinan  me  lit  prévenir  que  le  Caton 
pouvait  consacrer  huit  jours  à  de  nouveaux 
efforts  pour  l'extraction  de  deux  grands  sar- 
cophages de  Gébeil,  dont  l'enlèvement  a^^ait 
d'abord  été  jugé  impossible.  Ma  présence  à 
Gébeil,  durant  ces  huit  jours,  n'était  pas  né- 
cessaire ;  il  eût  suffi  que  je  me  fusse  embarqué 
sur  le  Caton  pour  fournir  quelques  indications, 
sauf  à  revenir  ensuite  par  terre  à  Beyrouth. 
Mais  je  savais  que  ces  sortes  de  séparations  lui 
déplaisaient.  Comme  elle  aimait  d'ailleurs 
beaucoup  le  séjour  d'Amschit,  je  conçus  un 
autre  plan  :  partir  tous  deux  par  le  Caion,  al- 
ler passer  les  huit  jours  à  Amschit  et  revenir 
par  le  Caton.  Nous  partîmes  en  effet  le  lundi. 
Depuis  la  veille,  elle  était  légèrement  indis- 
posée; mais  la  traversée  lui  fit  du  bien.  Elle 


M  V    3 CEI  K    il  r.  N  RI  BTTE. 

jouit  beaucoup  de  la  vue  du  Liban  dans 
toute  la  splendeur  de   L'été,   et    pendanl   que 

j'allais,  avec  le  commandant,  régler  ce  qui 
concernait  l'enlèvement  des  sarcophages,  elle 
se  reposa  fort  doucement  à  bord.  Le  soir, 
quand  Le  soleil  fui  tombé,  nous  montâmes  i 
\in>'bit.  Nos  bons  amis,  qui  croyaient  ne 
plus  nous  revoir,  nous  reçurent  à  bras  ouverts. 
Elle  ('-tait  très  contente.  Après  le  diner,  nous 
passâmes  une  partie  de  la  nuit  sur  la  terrasse 
de  la  maison  de  Zakbia.  Le  ciel  était  admi- 
rable: je  lui  rappelai  ce  passage  du  Livre  de 
.lob  où  le  vieux  patriarche  se  vante,  comme 
d'un  rare  mérite,  de  n'avoir  jamais  porté  la 
main  à  sa  bouche  en  signe  d'adoration,  quand 
il  voyait  l'armée  des  étoiles  dois  sa  splendeur 
et  la  lune  s'a\ancer  avec  majesté.  Tout  l'es- 
prit des  cultes  antiques  de  la  Syrie  semblait 
ressusciter  devant  nous.  Bvblos  était  à  nos 
pieds  ;  vers  le  sud.  dans  la  région  sacrée  du 


7O  MA     SOEUR    HENRIETTE. 

Liban,  se  dessinaient  les  dentelures  bizarres 
des  rochers  et  des  forêts  du  Djébcl-Mousa,  où 
la  légende  plaçait  la  mort  d'Adonis;  la  mer, 
se  courbant  au  nord  vers  Botrys,  semblait  nous 
entourer  de  deux  côtés.  Ce  jour  fut  le  dernier 
jour  pleinement  heureux  de  ma  vie  ;  désor- 
mais, toute  joie  me  reportera  sur  le  passé  et 
me  rappellera  celle  qui  n'est  plus  là  pour  la 
partager. 

Le  mardi,  elle  fut  moins  bien.  Cependant 
je  n'étais  pas  encore  inquiet;  cette  indisposition 
ne  semblait  rien  auprès  de  celles  que  je  lui 
avais  vu  endurer.  Je  m'étais  remis  avec  passion 
à  ma  Vie  de  Jésus;  nous  travaillâmes  toute  la 
journée,  et  le  soir  elle  fut  encore  gaie  sur  la 
terrasse.  Le  mercredi,  le  mal  augmenta.  Je  pris 
alors  le  parti  de  prier  le  chirurgien  du  Caton 
de  venir  la  voir.  Il  ne  me  laissa  concevoir  au- 
cune inquiétude.  Le  jeudi,  elle  fut  dans  le 
même  état.  Mais  ce  qui  nous  rendit  ce  jour 


îLmW 


M  A    S  CE  L  B    II  I-  N  R  I  ETT  E.  77 

funeste,  c'est  que  je  fus  frappé  à  mon  tour. 
J'étais  parvenu  à  la  lin  de  ma  mission  sans  ma- 
ladie grave.  Par  une  fatalité  dont  le  souvenir 
me  poursuivra  toute  ma  vie  comme  un  cau- 
chemar, le  seul  moment  où  j'allais  me  man- 
quer à  moi-même  était  celui  où  j'aurais  eu  à 
veiller  sur  son  agonie. 

J'eus  besoin,  le  jeudi  matin,  de  descendre 
à  la  rade  de  Gébeil  pour  conférer  avec  le  com- 
mandant. En  remontant  à  Vmschit,  je  sentis 
que  le  soleil,  répercuté  par  les  rochers  brûlants 
qui  forment  la  colline,  me  saisissait.  L'après- 
midi,  j'eus  un  violent  accès  de  fièvre,  accom- 
pagné de  fortes  douleurs  névralgiques,  (/était 
au  fond  le  même  mal  que  celui  qui  tuait  ma 
pauvre  sœur.  Le  médecin  du  Caton,  tout  lia- 
bile  qu'il  était,  ne  sut  pas  le  reconnaître.  Ces 
fièvres  pernicieuses  se  présentent  en  Syrie  avec 
des  caractères  que  les  médecins  (pu  ont  résidé 
dans  le  pays  peuvent  seuls  discerner    Le  sul- 


7^  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

l'aie  de  quinine  donné  à  très  haute  dose  nous 
eût  peut-être  à  cette  heure  sauvés  tous  les 
deux.  Le  soir,  je  sentis  ma  tête  s'échapper. 
J'en  fis  part  au  médecin,  qui,  complètement 
aveuglé  sur  la  nature  de  notre  mal,  n'y  atta- 
cha pas  d'importance  et  nous  quitta.  J'eus  alors 
en  une  vision  terrible  l'appréhension  de  ce  qui 
trois  jours  après  allait  devenir  une  affreuse 
réalité.  J'entrevis  avec  frisson  les  dangers  que 
nous  courions  si  nous  tombions,  seuls,  sans 
connaissance,  entre  les  mains  de  bonnes  gens, 
dénués  de  toutes  lumières,  dominés  par  les 
idées  les  plus  folles  en  fait  de  médecine.  Je  dis 
adieu  à  la  vie  avec  un  sentiment  plein  d'an- 
goisses. La  perte  de  mes  papiers,  et  en  parti- 
culier de  ma  Vie  de  Jésus,  m'apparut  comme 
certaine.  Notre  nuit  fut  affreuse;  il  semble  ce- 
pendant que  celle  de  ma  pauvre  sœur  fut 
moins  mauvaise  que  la  mienne,  car  je  me  rap- 
pelle que  le  lendemain  matin  elle  eut  encore 


MA    SOEUR    HENRIETTE.  7., 

la  force  de  me  dire  :  «  Toute  ta  nuit  n'a  été 
qu'un  "émissement.  » 

Les  journées  du  vendredi,  du  samedi  et  du 
dimanche  flottent  pour  moi  comme  les  bran- 
ches éparses  d'un  rêve  pénible.  L'accès  qui  fail- 
lit m'enlever  le  lundi  suivant  eut  une  sorte 
d'effet  rétroactif  et  effaça  presque  totalement  la 
mémoire  dv>  trois  jours  qui  précédèrent.  I  n 
sort  funeste  voulut  que  le  médecin  nous  \i(  à 
des  moments  de  rémission  et  ne  pût  pas  pré- 
voir la  crise  qui  se  préparait.  Je  travaillais  en- 
core, mais  j'avais  conscience  que  je  travaillais 
mal.  J'en  étais  dans  le  récit  de  la  Passion  à 
l'épisode  de  la  Cène.  En  relisant  plus  tard  ces 
lignes,  j'y  trouvai  un  trouble  étrange.  Ma 
pensée  roulait  dans  une  sorte  de  cercle  sans 
ÎSSUe,  et  battait  comme  le  liras  d'une  ma- 
chine détraquée.  Diverses  autres  particula- 
rités me  -ont  restées  <mi  mémoire.  J'écrivis 
aux   sœurs  de  la  charité  de   Beyrouth   poui 


8o  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

leur  demander  du  vin  de  quinquina,  qu'elles 
seules  savaient  faire  en  Syrie  ;  mais  je  sentais 
moi-même  l'incohérence  de  ma  letlre.  Il  ne 
semble  pas  que  nous  eussions  ni  l'un  ni  l'au- 
tre un  sentiment  bien  précis  de  la  gravité  de 
notre  mal.  Je  décidai  que  nous  partirions  pour 
la  France  le  jeudi  suivant  :  a  Oui,  oui,  par- 
tons, dit-elle  avec  une  pleine  confiance.  —  Oh  ! 
malheureuse,  dit-elle  à  un  autre  moment,  je 
vois  que  je  suis  destinée  à  souffrir  beaucoup.  » 
Un  de  ces  deux  jours,  vers  le  moment  du 
soleil  couchant,  elle  put  encore  aller  d'une 
chambre  à  l'autre.  Elle  s'étendit  sur  le  canapé 
du  salon  où  je  couchais  et  travaillais  d'ordi- 
naire. Les  volets  étaient  ouverts,  nos  yeux  tour- 
nés vers  le  Djébel-Mousa.  Elle  eut  à  ce  moment 
un  pressentiment  de  sa  fin,  mais  non  pas  d'une 
fin  si  prochaine.  Ses  yeux  se  mouillèrent  de 
larmes;  sa  figure,  exténuée  de  souffrances, 
reprit  un  peu  de  couleur,  et  elle  jeta  avec  moi 


MA    SOEUR    HE  MUETTE.  8r 

sur  sa  vie  passée  un  regard  trislc  et  doux. 
a  Je  ferai  mon  testament,  dit-elle,  tu  seras 
mon  légataire;  je  laisse  peu  de  chose,  quel- 
que chose  cependant;  de  mes  épargnes  je 
veux  que  tu  fasses  un  caveau  de  famille;  il 
faut  nous  rapprocher,  que  nous  soyons  près 
les  uns  des  autres.  La  petite  Ernestine  doi 
revenir  avec  nous.  »  Puis  elle  fit  un  calcul 
dans  son  esprit,  marqua  du  doigl  la  disposi- 
tion intérieure  et  sembla  vouloir  douze  places. 
Elle  me  parla  en  pleurant  du  petit  Ary,  de 
notre  vieille  mère.  Elle  m'indiqua  ce  que  je 
devais  donner  à  sa  nièce;  elle  chercha  quel- 
que chose  qui  put  plaire  à  Cornélie,  e1  elle 
pensa  à  un  petit  livre  italien  (les  Fioretti  de 
suint  François),  que  M.  Berthelot  lui  ;i\;iit 
donné  :  «  Je  t'ai  beaucoup  aimé,  me  dit-elle 
ensuite;  quelquefois  mon  affection  ta  fait 
souffrir;  j'ai  été  injuste,  exclusive;  mais  c'est 
([ne  je  t'ai  aimé  coin  me1  on  n'aime  pins,  comme 


8a  MA     SOEUH    HENRIETTE. 

on  ne  doit  peut-être  pas  aimer.  »  Je  fondais 
en  larmes  ;  je  lui  parlai  du  retour  ;  je  la  rame- 
nais au  petit  Ary,  sachant  que  cela  l'émouvait 
doucement.  Elle  abondait  dans  ce  sens,  et  s'at- 
tachait aux  circonstances  qui  la  touchaient  le 
plus.  Elle  rappela  encore  le  souvenir  si  cher 
de  notre  père.  Cet  éclair  fut  le  dernier  pour 
nous  deux.  Nous  étions  dans  l'intervalle  de 
deux  accès  de  fièvre  pernicieuse  ;  l'accès  final 
n'était  plus  qu'à  quelques  heures.  En  dehors 
des  moments  où  venait  le  médecin,  nous  étions 
seuls,  entre  les  mains  de  nos  domestiques 
arabes  et  des  gens  du  village,  toutes  les  autres 
personnes  de  la  mission  étant  parties  ou  occu- 
pées ailleurs. 

Je  n'ai  que  peu  de  souvenirs  distincts  de  la 
journée  fatale  du  dimanche,  ou  pour  mieux 
dire  il  a  fallu  que  d'autres  aient  fait  revivre 
ces  traces  pour  moi  d'abord  totalement  obli- 
térées. Je  continuai  d'agir  durant  tout  ce  jour, 


Il  a   s i*;i  u   il  i:  n  u  1 1:  i  i  e.  83 

mais  comme  un  automate  gardanl  l'impulsion 

qu'il  a  reçue.  Je  me  rappelle  encore  distincte- 
ment le  sentiment  que  j'éprouvai  en   voyant 

les  paysans  aller  à  messe  :  d'ordinaire,  à  ce  mo- 
ment, quand  on  savait  que  nous  y  allions,  on 
se  réunissait  pour  nous  faire  fête.  Le  médecin 
vint  le  matin.  Il  fut  décidé  que  le  lendemain, 
avant  le  jour,  on  enverrait  des  matelots  avec 
un  cadre  pour  prendre  ma  sœur,  et  que  le 
Caton  nous  ramènerait  immédiatement  à 
Beyrouth.  Vers  midi,  je  dus  travailler  encore, 
dans  la  chambre  de  ma  pauvre  amie,  car  on 
m'a  dit  que  c'est  là  qu'on  trouva  mes  livres  et 
mes  notes  éparses  à  terre  sur  la  natte  où  j'avais 
coutume  de  m'asseoir.  Dans  l'après-midi,  ma 
sœur  se  trouva  beaucoup  plus  mal.  J'écrivis  au 
médecin  de  venir  en  toute  hâte,  lui  parlant 
d'accidents  d\\  côté  du  cœur.  Je  n'ai  aucun 
souvenir  d'avoir  écrit  cette  lettre  et  quand  on 
me  la  représenta  plusieurs  jours  après,  elle  ne 


8/j  MA    SŒUR    HENRIETTE. 

réveilla  rien  en  moi.  Je  vivais  cependant  en- 
core, car  Antoun,  notre  domestique,  m'a  dit 
que  je  fis  transporter  ma  sœur  dans  le  salon 
qui  me  servait  de  chambre,  que  je  l'aidai  à  la 
porter  et  que  je  restai  longtemps  près  d'elle. 
Peut-être  à  ce  moment  nous  dîmes-nous  adieu, 
et  m'adressa-t-elle  des  paroles  sacrées,  que  le 
terrible  coup  d'épongé  qui  allait  passer  sur 
mon  cerveau  aura  effacées.  Antoun  m'assura 
qu'elle  n'eut  à  aucun  moment  conscience  de  la 
mort;  mais  il  était  si  peu  intelligent  et  savait 
si  peu  de  français  qu'il  aura  pu  ne  pas  voir  ce 
que  nous  nous  serons  dit  l'un  à  l'autre. 

Le  médecin  arriva  vers  six  heures,  accom- 
pagné du  commandant.  Tous  les  deux  pensè- 
rent qu'il  ne  fallait  pas  songer  à  transporter 
ma  sœur  le  lendemain  à  Beyrouth.  Par  une 
coïncidence  étrange,  l'accès  me  prit  pendant 
qu'ils  étaient  avec  nous  ;  je  perdis  connaissance 
entre  les  bras  du  commandant.  Ces  deux  per- 


m  v    s(*;l  h   h  en  m  BTTB. 

sonnes,  pleines  de  droiture  et  de  jugement, 
mais  jusque-là  trompées  sur  la  gravite  de 
notre  état,  tinrent  conseil.  Le  médecin,  se  re- 
connaissant loyalement  incapable  de  soignei 
un  mal  dont  la  marche  lui  échappait, demanda 
au  commandant  de  revenir  à  Beyrouth  pour 
en  repartir  aussitôt  avec  de  nouveau]  secours. 
Le  commandant  adopta  cet  a\is.  Tenant  trop 
de  compte  seulement  des  formalités  de  la  pra- 
tique turque,  à  laquelle  les  autres  marines, 
même  en  l'absence  de  motifs  graves,  ne  se  sou- 
mettent pas,  il  ne  partit  que  le  lundi  à  quatre 
heures  du  matin.  A  six  heures,  il  était  à  Bey- 
routh, prévint  l'amiral  Paris,  qui,  avec  sa 
rare  courtoisie,  lui  ordonna  de  repartir  après 
qu'il  aurait  pris  le  docteur  Louvel,  de  VAlgé- 
siras,  médecin  en  chef  de  l'escadre,  et  le 
docteur  Suquel.  médecin  sanitaire  français  à 
Beyrouth,  reconnu  de  tout  le  monde  pour 
celui  des  médecins  français   qui  a  étudié  le 


86  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

plus  profondément  les  maladies  de  la  Syrie. 
A  dix  heures  et  demie,  tous  ces  messieurs 
étaient  à  Amschit.  Presque  en  même  temps, 
le  docteur  Gaillardot  y  arrivait  de  son  côté 
par  terre.  Depuis  la  veille  au  soir,  nous  étions 
étendus  tous  les  deux  sans  connaissance,  vis- 
à-vis  l'un  de  l'autre,  dans  le  grand  salon  de 
Zakhia,  soignés  uniquement  par  Antoun.  La 
bonne  famille  Zakhia  était  rangée  autour  de 
nous,  pleurant  et  nous  défendant  contre  le 
curé,  espèce  de  fou  qui  avait  la  prétention  de 
nous  soigner.  On  m'a  assuré  que  ma  sœur  ne 
donna  absolument  aucun  signe  de  connais- 
sance pendant  tout  ce  temps.  Le  docteur 
Suquet,  auquel  on  laissa  naturellement  la  di- 
rection des  soins  à  nous  donner,  reconnut 
bientôt,  hélas!  qu'il  était  trop  tard  pour  elle. 
Toute  tentative  pour  provoquer  une  réaction 
fut  inutile.  Le  sulfate  de  quinine,  qui,  admi- 
nistré à  haute  dose,  est  le  remède  suprême  de 


MA    SŒUR    HENRIETTE.  "7 

ces  crises  terribles,  ne  put  être  absorbé.  I  Hi  !  se 
peut-il  que  quelques  heures  plus  tel  ces  soins 
nouveaux  l'eussent  sauvée!  I  ne  pensée  cruelle 
du  moins  me  poursuivra  toujours.  Ces!  que 
si  nous  fussions  restés  à  Beyrouth,  la  crise 
n'eût  pas  sans  doute  été  évitée,  mais  que, 
Ion  toutes  les  probabilités,  le  docteur  Suquet, 
appelé  à  temps,  aurait  >u  en  triompher. 

Toute  la  journée  du  lundi,  ma  noble  et 
tendre  amie  alla  s' éteignant.  Elle  expira  le 
mardi  'i\  septembre,  à  trois  heures  du  matin. 
Le  curé  maronite,  appelé  au  dernier  moment, 
lui  lit  les  onctions  selon  son  rite.  Il  ne  manqua 
pas  près  de  son  cadavre  de  larmes  sincères; 
Mai-,  ô  Dieu!  qui  m'eût  dit  qu'un  jour  mon 
Henriette  expirerait  à  deux  pas  de  moi  sans 
que  je  pusse  recueillir  son  dernier  soupir! 
(  hii,  -ans  le  fatal  évanouissement  qui  ne*  prit 
Le  dimanche  soir,  je  crois  que  mes  baisers,  le 
son   de    ma  voix,   eussenl    retenu   son   àme 


8»  MA    SŒUR    HENRIETTE. 

quelques  heures  encore,  assez,  peut-être,  pour 
attendre  le  salut.  Je  ne  puis  me  persuader 
que  la  perte  de  la  conscience  fût  chez  elle  si 
profonde  que  je  ne  l'eusse  vaincue  !  Deux  ou 
trois  fois,  dans  les  rêves  de  la  fièvre,  je  me 
suis  posé  un  doute  atroce  :  j'ai  cru  l'entendre 
m'appeler  du  caveau  où  son  corps  fut  déposé  ! 
La  présence  de  médecins  français  au  moment 
de  sa  mort  écarte  sans  doute  cette  horrible 
supposition.  Mais  qu'elle  ait  été  soignée  par 
d'autres  que  par  moi,  que  des  mains  serviles 
l'aient  touchée,  que  je  n'aie  pas  conduit  ses 
funérailles  et  attesté  à  la  terre,  par  mes 
larmes,  qu'elle  fut  ma  sœur  bicn-aimée; 
qu'elle  n'ait  pas  vu  mon  visage,  si  un  moment 
son  œil  s'est  éclairci  encore  pour  le  monde 
qu'elle  allait  quitter,  voilà  ce  qui  pèsera  éter- 
nellement sur  moi  et  empoisonnera  toutes 
mes  joies.  Si  elle  s'est  vue  mourir  sans  moi 
près  d'elle,  si  elle  a  su  que  j'étais  à  l'agonie  à 


M  V    SOEUR    l!  BNR1  1    I   I  i:.  v;i 

ses  côtés  sans  qu'elle  ail  pu  me  soigner,  <>h! 
c'est  L'enfer  au  cœur  que  cotte  créature  céleste 
;i  dû  expirer.  La  conscience  est  chose  si  diffé- 
rente el  de  ses  apparences  et  du  souvenir  qui 

eu  reste,  qu'à  cet  égard  j'ai  peine  parfois  à 
être  entièrement  rassuré. 

Moins  ("puisé  que  ma  sœur,  je  supportai  la 
dose  énorme  de  sulfate  «le  quinine  qui  me  lui 
administrée.  Je  repris  quelque  sentiment  le 
mardi  matin,  une  heure  à  peu  près  avanl 
celle  où  ma  bien-aimée  expirait.  Ce  qui 
prouve  (pie  dans  la  journée  du  dimanche  el 
même  pendant  mon  délire  j'eus  bien  pins  de 
conscience  que  ne  l'allègent  mes  souvenirs, 
c'est  que  ma  première  question  lut  pour  de- 
mander comment  allait  ma  sœur.  «  Elle  est 
très  mal  »,  me  répondit  on.  Je  répétais  sans 
cesse  la  même  question  dan»  le  demi  sommeil 

où  j'étais.   «  Elle  est  morte  »>,  nie  répondit-on 

enfin.  Chercher  à   me  tromper  était   inutile. 

I  2 


t)0  MA    SOEUR    HENRIETTE. 

car  on  se  disposait  à  m'enlever  pour  me  por- 
ter à  Beyrouth.  Je  suppliai  qu'on  me  la  lais- 
sât voir  ;  on  me  le  refusa  absolument  ;  on  me 
mit  sur  le  cadre  même  qui  avait  dû  servir  à 
la  transporter.  J'étais  dans  un  état  de  complet 
étourdissement  ;  l'affreux  malheur  qui  venait 
de  me  frapper  ne  se  distinguait  pas  pour  moi 
des  hallucinations  de  la  fièvre.  Une  soif  hor- 
rible me  dévorait.  Un  rêve  brûlant  me  repor- 
tait sans  cesse  avec  elle  à  Aphaca,  aux  sources 
du  fleuve  Adonis,  sous  les  noyers  gigantesques 
qui  sont  au-dessous  de  la  cascade.  Elle  était 
assise  près  de  moi,  sur  l'herbe  fraîche;  je  por- 
tais à  ses  lèvres  mourantes  une  timbale  pleine 
d'eau  glacée;  nous  nous  plongions  tous  deux 
dans  ces  sources  dévie,  en  pleurant  et  avec  un 
sentiment  de  mélancolie  pénétrante.  Ce  n'est 
que  deux  jours  après  que  je  repris  une  pleine 
conscience  et  que  mon  malheur  se  présenta  à 
moi  comme  une  effroyable  vérité. 


M  \    SOEUR    HENRIETTE.  .1 

M.  Gaillardot  resta  à  Amschif  après  notre 

départ  pour  veiller  aux  funérailles  de  ma 
pauvre  amie.  La  population  du  village,  à  la- 
quelle elle  avait  inspiré  beaucoup  d'attache- 
ment, suivil  son  cercueil.  Les  moyens  d'em- 
baumement manquaient  tout  à  fait;  il  fallut 
songer  à  un  dépôt  provisoire.  Zakhîa  offrit 
pour  cela  le  caveau  de  Mikliaèl  Tobia,  situé 
à  L'extrémité  du  village,  près  d'une  jolie 
chapelle  et  à  l'ombre  de  beaux  palmiers.  Il 
demanda  seulement  que,  quand  on  l'enlève- 
rait, une  inscription  indiquât  qu'une  Fran- 
çaise avait  reposé  en  ce  lieu.  G'esl  là  qu'elle 
est  encore.  J'lié>itc  à  la  tirer  de  ces  belles 
montagnes  où  elle  a  passé  de  si  doux  moments, 
du  milieu  de  ces  bonne-  gens  qu'elle  aimait, 
pour  la  déposer  dans  nos  tristes  cimetières, 
emi  lui  faisaient  horreur.  Sans  doute  je  veux 
qu'elle  soit  un  jour  près  de  moi;  mais  qui 
peut  dire  en  quel  coin  du  monde  il  reposera? 


92  M  V    S  DE  U  H    II  E  N  li  I  i  ;  T  T  i  ; . 

Qu'elle  m'attende  donc  sous  les  palmiers 
d'Amschit,  sur  la  terre  des  mystères  antiques, 
près  de  la  sainte  Byblos. 

Nous  ignorons  les  rapports  des  grandes 
âmes  avec  l'infini;  mais  si,  comme  tout  porte 
à  le  croire,  la  conscience  n'est  qu'une  com- 
munion passagère  avec  l'univers,  communion 
qui  nous  fait  entrer  plus  ou  moins  avant  dans 
le  sein  de  Dieu,  n'est-ce  pas  pour  les  âmes 
comme  celle-ci  que  l'immortalité  est  faite? 
Si  l'homme  a  le  pouvoir  de  sculpter,  d'après 
un  modèle  divin  qu'il  ne  choisit  pas,  une 
grande  personnalité  morale,  composée  en 
parties  égales  et  de  lui  et  de  l'idéal,  ce  qui  vit 
avec  une  pleine  réalité,  assurément  c'est  cela. 
Ce  n'est  pas  la  matière  qui  est,  puisqu'elle 
n'est  pas  une;  ce  n'est  pas  l'atome  qui  est, 
puisqu'il  est  inconscient.  C'est  l'âme  qui  est, 
quand  elle  a  vraiment  marqué  sa  trace   dans 


ma    S0E1   i;    il  i:  \  i;  1 1:  i  i  i..  93 

L'histoire  éternelle  du  vrai  et  du  bien.  Oui, 
mieux  que  mon  amie,  accomplit  cette  haute 
destinée?  Enlevée  au  moment  où  elle  attei- 
gnait la  pleine  maturité  de  sa  nature,  elle 
n'eût  jamais  été  plus  parfaite.  Elle  était  par- 
venue au  sommet  de  la  vie  vertueuse;  ses 
vues  sur  l'univers  ne  seraient  pas  allées  plus 
loin:  la  mesure  du  dévouement  et  de  la  ten- 
dresse pour  elle  était  comble. 

Ah!  ce  qu'elle  eût  dû  être,  sans  contredit, 
c'est  plus  heureuse.  Je  révais  pour  elle  de 
petites  et  douces  récompenses:  je  concevais 
mille  chimères  selon  ses  uoùts.  Je  la  voyais 
vieille,  respectée  comme  nue  mère,  lière  de 
moi,  reposant  enfin  dans  une  paix  sans  mé- 
lange. Je  voulais  que  ce  bon  et  noble  cœur, 
qui  saigna  toujours  de  tendresse,  connût  en- 
fin une  sorte  de  retour  calme,  je  suis  tenté  de 
dire  égoïste.  Dieu  n'a  voulu  pour  elle  que  les 
grands  et  âpres  sentiers.  Elle  esi  morte  près- 


9^  MA    SŒUR   HENRIETTE. 

que  sans  récompense.  L'heure  où  l'on  recueille 
ce  que  l'on  a  semé,  où  l'on  s'assied  pour  se 
souvenir  des  fatigues  et  des  douleurs  passées, 
ne  sonna  pas  pour  elle. 

La  récompense,  à  vrai  dire,  elle  n'y  pensa 
jamais.  Cette  vue  intéressée,  qui  gâte  souvent 
les  dévouements  inspirés  par  les  religions  posi- 
tives, en  faisant  croire  qu'on  ne  pratique  la 
vertu  que  pour  l'usure  qu'on  en  tire,  n'entra 
jamais  dans  sa  grande  âme.  Quand  elle  perdit 
sa  foi  religieuse,  sa  foi  au  devoir  ne  diminua 
pas,  parce  que  cette  foi  était  l'écho  de  sa  no- 
blesse intérieure.  La  vertu  n'était  pas  chez 
elle  le  fruit  d'une  théorie,  mais  le  résultat 
d'un  pli  absolu  de  nature.  Elle  fit  le  bien, 
pour  le  bien  et  non  pour  son  salut.  Elle  aima 
le  beau  et  le  vrai  sans  rien  de  ce  calcul  qui 
semble  dire  à  Dieu  :  «  N'étaient  ton  enfer  ou 
ton  paradis,  je  ne  t'aimerais  pas.  » 

Mais  Dieu  ne  laisse  pas  ses  saints  voir  la 


\!  \     SŒUR    BEN  KM.  I    I  I 


corruption.  0  cœur  où  veilla  sans  cesse  une  si 
douce  flamme  d'amour;  cerveau,  siège  d'une 
pensée  si  pure;  yeux  charmants  où  la  bonté 
rayonnait;  longue  et  délicate  main  que  j'ai 
pressée  tant  de  fois,  je  frissonne  d'horreur 
quand  je  songe  que  vous  êtes  en  poussière. 
Mais  tout  n'est  ici-bas  que  symbole  et  qu'i- 
mage. La  partie  vraiment  éternelle  de  chacun, 
c'est  le  rapport  qu'il  a  eu  avec  l'infini.  C'est 
dans  le  souvenir  de  Dieu  que  l'homme  est  im- 
mortel. C'est  là  que  notre  Henriette,  à  jamais 
radieuse,  à  jamais  impeccable.  vit  inille  fois 
plus  réellement  qu'au  temps  où  elle  luttait  de 
ses  organes  débiles  pour  créer  sa  personne 
spirituelle,  et  que.  jetée  au  sein  «lu  inonde  qui 
ne  savait  pas  la  comprendre,  elle  cherchait 
obstinément  le  parfait.  Que  son  souvenir  nous 
reste  comme  un  précieui  argument  de  ces  vé- 
rités éternelles  que  chaque  \ic  vertueuse  con- 
tribue à  démontrer.  Pour  moi,  je  n'ai  jamais 


96 


MA     SOEUR    HENRIETTE. 


Jouté  de  la  réalité  de  l'ordre  moral;  mais  je 
vois  maintenant  avec  évidence  que  toute  la 
logique  du  système  de  l'univers  serait  renver- 
sée, si  de  telles  vies  n'étaient  que  duperie  et 
illuvon. 


yjotversitas 

BIBLIOTHECA 

cttaviens\* 


23914^-C- 
171 


La  Bibliothèque 
Université  d'Ottawa 

Échéance 


The  Library 

University  of  Ottawa 

Dote  dut 


66b 


CT    1018    •  R  5  R  4    1895 

R  E  N  Q  N  -,     ERNEST. 

H  «    SOEUR    HENRIETTE. 


CE  ct   îoie 

.R5R4  1895 

CGC       RfcNAN,    ERNES 

ACC*     1053236 


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